1 milliard d’euros pour développer le tourisme : qui va toucher au grisbi ?

10 octobre 2015

A peine dévoilée, la cagnotte pour le tourisme excite déjà un grand nombre d’opérateurs touristiques qui pensent ou aimeraient lui mettre la main dessus.

Annoncé le 8 octobre dernier par le Ministère en charge du tourisme, la France — qui ambitionne d'accueillir 100 millions de touristes étrangers en 2020 (contre 85 annoncés actuellement) —, veut réunir près d'un milliard d'euros pour développer le tourisme, via une plateforme d'investissements qui a été lancée par la Caisse des dépôts.

2020, et 1 milliard pour 100 millions, cela sonne bien.

Objectifs : développer les infrastructures hôtelières, améliorer l'accueil des voyageurs ou encore favoriser le numérique et l’innovation. Plus globalement : donner du muscle au tourisme français. Dans un même temps, Bpifrance (filiale de la Caisse des Dépôts) crée un fonds de 100 millions d'euros en faveur de l'innovation dans le tourisme, qui devrait bénéficier à l’hôtellerie, notamment. Que d’argent !

Comme au poker, il ne suffisait pas au Ministère en charge du tourisme de bluffer (faire des discours), encore fallait-il à un moment donné montrer la couleur de son argent. Ou plutôt celui de la Caisse des Dépôts, en l’occurrence.

On ne peut qu’applaudir ces annonces marquantes avec des montants qui frappent les esprits. Quels naïfs étions-nous à croire que l’Etat n’avait plus d’argent.

En premier, on peut se poser quelques questions sur les fondements de cet aboutissement financier. Cela confirme-t-il que le gouvernement a enfin pris conscience de la nécessité de rénover et de donner plus de corps aux hébergements touristiques et plus particulièrement à l’hôtellerie française ? Pourtant, cela fait exactement 10 ans que le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie et du Tourisme Français demande que l’on prenne ce triste constat au sérieux du retard de modernité de notre offre et que les pouvoirs publics fassent quelque chose. Mais, Rome ne s’est pas fait en un jour, apparemment.

Cette nouveauté laisse-t-elle également penser qu’il y a un problème avec les statistiques officielles de fréquentation touristiques ? C’est donc que la France ne serait pas la première destination touristique mondiale s’il faut lui donner autant d’argent ? Car lorsque l’on est premier, on n’a en général pas à faire d’aussi grands efforts. Notre avis est que les statistiques officielles sont fausses.

Qui en profitera ?

Alors, évidemment, il va falloir à présent voir comment ce bon argent frais va être dépensé et qui y aura réellement accès. Rien que pour l’hôtellerie, les précédentes mesures d’aides par Oséo/Bpifrance avaient été un fiasco et n’ont servi à rien. Elles étaient inaccessibles pour le commun des professionnels avec des critères trop élitistes et restrictives (voir notre article-analyse).

Quant aux bénéficiaires du budget d'aujourd'hui (étalé sur 5 ans), à peine ces mesures annoncées par le Ministre, déjà se bousculent en coulisse les incontournables oligarques : grands acteurs et groupes dominants du tourisme, organisations et syndicats professionnels, et élus territoriaux de poids. Tous cherchent déjà à s’accaparer tout ce qu'ils pourront de cette cagnotte pour leurs bonnes œuvres, leurs petits projets ou leurs chimères. Chacun va y jouer de son influence entre ceux qui connaissent un ancien ministre de Giscard, voire de Pompidou, et ceux qui tapinent devant les ministères à longueur d’année.

En somme, on peut craindre — une fois de plus — que cet argent ne profite ni à ceux qui en auraient le plus besoin, ni aux intérêts du tourisme en général. Question d'habitude. Mais, "Wait and see". Même si les désillusions sont monnaie courante dans le tourisme face aux aides publiques qui sont apportées.

Une autre question qui se pose : « est-ce assez ? ». Personne ne saurait le dire car aucun inventaire des besoins n’a été fait avec science et méthode. Personne ne saurait d’ailleurs le faire, si cela devait être lancé. La stratégie de la France en matière de tourisme continue à se définir au doigt mouillé et selon les caprices opportunistes des personnels politiques avec les effets d'annonces souhaités. Donc, 1 milliard, moins ou plus, cela ne s’appuie sur rien. Sinon que ça sonne bien à l'oreille !

Mais, il faut surtout se rappeler que la quantité d’argent disponible compte bien moins que la façon de l’utiliser et de le dépenser. Le tourisme français, ses élus et ses acteurs publiques nous ont trop habitué à en demander toujours plus, à dépenser sans savoir et sans efficacité, à ignorer les calculs de retours sur investissements. Ou si peu. Et un audit sur la manière d’investir dans le tourisme par les collectivités n’est pas à l’ordre du jour.

On peut juste espérer devant la montagne d’or qui se présente de manière inespérée face aux professionnels du tourisme, que la Caisse des Dépôts — réputée bonne gestionnaire, prudente et soucieuse des deniers publics — saura calmer les ardeurs indécentes et financer ce qu’il faut, là où il le faut.


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