A quoi servent les schémas directeurs hôteliers des villes ?

Ah, les schémas directeur de développement hôtelier, voilà une belle usine à gaz comme nos collectivités territoriales les aiment tant et dont elles sont si fières ! Mais leur utilité est loin d'être démontrée.

Il n’est plus une seule grande agglomération comptant sur le tourisme qui n’en possède pas. Pour quoi faire ? Pour observer son parc hôtelier, pour chouchouter ses élus et pour endormir son club hôtelier. Et avec les élargissements des communautés d’agglomération en janvier 2015, les Schémas directeur hôteliers vont avoir une nouvelle vie.

Outil stratégique qui servait de guide aux élus locaux et aux administrations pour accorder des avis favorables ou non aux demandes de créations ou d'extensions d’hôtels lors de la réglementation sur les CDEC de 1996 à 2009 concernant l’hôtellerie, les Schémas directeur hôteliers (SDH) ont survécu et ont gardé la même vocation. Sauf qu’ils n’ont plus qu’un rôle purement consultatif, voire symbolique.

Et pourtant, les communautés d'agglomérations ne jurent que par elles...

Plus largement, les SDH sont conçus pour déterminer les besoins en hôtellerie d’une ville, avec une répartition spatiale et catégorielle idéale. Dotés de ces vertus, ils permettent — en théorie — d’éviter les problèmes de surcapacité hôtelière, de développement sauvage et anarchique, et de stimuler les créations d’hôtels lorsque le besoin s’en fait ressentir. Sauf que dans la réalité, ils n’ont rien empêché/favorisé du tout et se présentent comme des instruments à l’efficacité contrariée par la réalité.  

Il est difficile de défendre l’idée que ces "machins" seraient en harmonie avec les vrais besoins des destinations en termes de tourisme. Leur contenu est généralement très contestable :

1) – Outil politique avant tout : les SDH ne s’accordent que rarement avec le fonctionnement du marché hôtelier et de son économie. Ils sont passés de rôles d’outils de développement économique à des instruments purement politiques. Ils sont désormais globalement utilisés pour rassurer les hôteliers en place en leur expliquant que la collectivité contrôle tout, tel l'Etat providence, et qu’ils ne risquent pas de se voir prendre des parts de marché par des intrus. Ils servent dans un même temps à assurer à chaque maire faisant partie de la communauté d’agglomération qu’il aura lui aussi sa part du gâteau s’il souhaite voir s’installer un ou de nouveaux hôtels dans sa commune. Objectifs contradictoires…

Les SHD sont même souvent programmés pour faire croire qu’il faudrait ouvrir toujours plus d’hôtels et si possible de luxe ou haut de gamme afin de valoriser la destination. Peu importe qu’il n’y ait pas de clientèle pour cela, il sera toujours possible d'aborder ce problème plus tard. La crise, bonne fille, viendra à propos pour justifier que les objectifs ont été contrariés...

On a vu ce que cela a donné à Nantes où la surcapacité fait mordre la poussière à beaucoup d’hôteliers. A Lyon, on ne sait plus où mettre les hôtels haut de gamme souhaités par le Schéma directeur des hébergements touristiques, qui ont du coup des prix moyens chambres dignes d’une hôtellerie de seulement moyenne gamme.  

2) – Prise en compte uniquement quantitative : les SDH ne tiennent que rarement compte, voire jamais, de l’état du parc hôtelier de la destination et de son niveau de qualité. C'était déjà le cas des CDEC en leur temps. On ne raisonne qu’en volume de chambres et pas en considération qualitative. La raison en est simple : il coûterait trop cher de visiter chaque hébergement avec un regard professionnel et cela provoquerait des crispations chez les hébergeurs les plus mal notés. Un Schéma directeur hôtelier ne doit surtout pas fâcher.

Et puis, les SDH ne sont pas regardants sur les évolutions du marché, ne s'intéressant pas ou si peu — par exemple — à la montée des locations et échanges d’appartements/maisons entre particuliers.    

3) – Bases faussées : les SDH sont construits sur des sables mouvants et s’appuient sur des observatoires hôteliers où les professionnels sont sensés répondre chaque mois à une enquête sur l’évolution de leur activité. Dans la réalité, ils sont peu nombreux à le faire et ceux qui acceptent de renseigner ne sont pas représentatifs : ce sont souvent les plus grands hôtels, les plus haut de gamme et les hôtels de chaînes qui informent. Ces observatoires ne sont donc pas fiables. Or, comment déterminer les caractéristiques d’un marché hôtelier local sans informations justes ?

Et puis, les prospectives et priorités inscrites dans les SHD ne se fondent sur rien de factuel. Ainsi, on ne sait pas sur quels critères réels on doit créer de nouveaux hôtels et les études de marché qui sont sensées étayer les SDH, confiées à des cabinets d’études privés, sont rarement sans complaisance ou impartiaux. Il faut savoir faire plaisir quitte à tranformer un peu la vérité.

Aussi, les quantités de chambres nouvelles que les destinations veulent développer sont comme sorties de nulle part, sans que l’on sache sérieusement comment elles ont été déterminées. Cela permet dans tous les cas de satisfaire les élus les plus perplexes et de leur faire miroiter que leur destination est dynamique et digne de créer du neuf dans le précept du "toujours plus", au lieu du "toujours mieux".  

4) – Wishlist : les SDH sont de véritables lettres au père Noël. La plupart prônent, encore une fois, la création d’hôtels de luxe ou haut de gamme alors que le marché ne permet généralement pas de leur garantir une activité suffisante, le cas échéant. Avec le risque alors que ces hôtels nouveaux ne trouvent pas de clients correspondant à leur gamme et cassent leurs prix en concurrençant déloyalement les autres hôtels de la catégorie en-dessous.

On veut aussi des enseignes d'hôtellerie internationale …comme si la clientèle les suivait et comme si cela pouvait suffire à donner une image mondiale à la ville. D’autres SDH évoquent des secteurs géographiques dans la communauté d'agglomération où développer une hôtellerie, mais vers lesquels les voyageurs n’auront pourtant jamais l'envie d'aller.

Enfin, parmi une multitude de bizarreries que l’on peut découvrir en lisant les SDH, on voit de plus en plus de communautés d’agglomération demander un benchmark (un comparatif) constant ou ponctuel sur l’activité hôtelière avec d’autres villes de France, voire aussi d’Europe. Cela équivaut à comparer des bigorneaux à des lapins, car chaque ville a ses caractéristiques touristiques propres ; chercher à faire un parallèle entre les activités des uns et des autres n’a vraiment pas de sens. Mais cela flatte, ce qui est finalement le but premier d’un Schéma directeur hôtelier.

5) – Sans efficacité : s’il faut retenir une chose à propos des SHD, c’est qu’ils ne sont pas efficaces. Incapables de contrôler, régenter et prévoir quoi que ce soit, et n’ayant qu’un rôle consultatif, ils n’ont pas empêché la surcapacité hôtelière de poindre dans la plupart des grandes villes telles que Nantes, Toulouse ou Lyon, par exemple. Il faut dire que l’on ne peut plus interdire la création d’hôtels nouveaux depuis la suppression des CDEC et que les interventions sur les permis de construire ne peuvent que retarder au mieux des projets. Les CDEC eux-mêmes étaient de la monnaie de singe puisqu’ils accordaient une autorisation de créer des hôtels ou de réaliser des extensions dans 95 % des cas.

Bref, poudre aux yeux, ces Schémas directeur de développement hôteliers sont de véritables chausse-trappe où l’on fait croire que l’offre crée la demande, ce qui est totalement inexact en hôtellerie.

Non objectifs et rarement professionnels, les Schémas directeur hôteliers n’expliquent généralement pas (aux élus et aux professionnels ) :

  • sur quels critères l’on peut créer des hébergements touristiques,
  • comment fonctionne le tourisme et ce que recherchent les clients d'affaires et de loisirs,
  • pourquoi et comment stimuler la modernisation de l’offre existante,
  • comment s’adapter à la clientèle et aux systèmes de distribution modernes,
  • comment valoriser les hébergements de la destination,
  • comment servir le tourisme de la ville autrement qu’en créant des hôtels de luxe qui n’attireront jamais de nouveaux clients y compris étrangers, et pour lesquels il n’y a presque jamais de marché,
  • comment empêcher la surcapacité hôtelière et selon quels moyens,
  • comment attirer des investisseurs, etc.

Pour l’instant et tant que l’on n’aura pas réalisé des Schémas directeur de développement hôtelier réalistes, professionnels et sans préoccupation uniquement politique, à part occuper un ou des fonctionnaires territoriaux et des cabinets de conseil, ils ne servent à rien. Alors pourquoi continuer à donner l’illusion de l’utile à l’inutile et alourdir un peu plus encore la montagne administrative qui n’aide pas l’économie à se porter mieux ?

Lire également : "Quand les grandes villes risquent la surcapacité hôtelière."

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