Champion mondial du tourisme… France, qu’est-ce que tu nous chantes ?  

12 août 2014

Et voilà, si la France connaît bien la crise économique, elle poursuit son autoproclamation comme leader mondial du tourisme …avec une belle tête de vainqueur et des chiffres pas très crédibles.

• Une méthode de calculs qui ne permet d'aucune façon de déterminer le nombre d'arrivées touristiques en France.

• Une dépense moyenne par touriste étranger qui prouve que les données officielles sont fausses.

• Les touristes en transit pour se rendre dans d'autres destinations sont comptabilisés, y compris 2 fois (aller et retour).

La DGCIS, qui dépend du Ministère de l’économie et du redressement productif, vient de faire paraître ses dernières statistiques sur le nombre de touristes étrangers qui seraient venus dans notre beau pays en 2013. Finaude, elle en a compté 84,7 millions, contre 83 en 2012.

« Cocorico ! » annonce le magazine Challenges, suivi comme un seul homme par l’ensemble des médias qui ne mettent à aucun moment en doute ces jolies statistiques sirupeuses à l’envi. Comme par hasard, cette annonce jubilatoire (quand on contemple la morosité ambiante) vient à point nommé pour consolider les vœux des Assises du tourisme présentées en grande pompe au mois de juin dernier (voir notre article) par pas moins de 4 ministres. Pour l’instant, aucun d’eux ne s’est encore félicité de cette nouvelle performance nationale, voire ne s’en est encore approprié les mérites.

Au Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie et du Tourisme Français, nous avons pris l’habitude de ne plus nous extasier sur ces chiffres qui semblent (sont) trop beaux pour être vrais. Hélas, ils ne nous font même plus rire. Il est affligeant que les gouvernements qui se succèdent puissent parader et continuer à faire publier de faux chiffres donnant la France systématiquement gagnante comme première destination mondiale de tourisme. Nos deux Livres Blancs de la Modernisation Hôtelière et Touristique en ont largement parlé.

Car une telle information ressemble davantage à de la désinformation, exagérant ou grimant la réalité. C’est en cela un vrai couteau à double tranchants. Car, il est peut-être bon de faire savoir au monde entier que la France est (serait) le plus visité des pays : cela peut stimuler le public voyageur, attiser sa curiosité et l’encourager à y venir lui aussi — le succès attire. Mais, cette image en trompe-l’œil empêche depuis des années toute compréhension du tourisme par les élus politiques, les médias et les Français eux-mêmes. Crise ou pas crise, le tourisme semble ainsi fonctionner tout seul, sans besoin de former, d’investir, de faire de la promotion à l’étranger, de moderniser l’offre et de se remettre en question. Le positivisme politique a la vie aussi dure que l’auto-flagellation qu'affectionnent les Français.

Ces communiqués triomphalistes et antalgiques influencent même les deux Assemblées parlementaires et poussent les législateurs à pondre de nouvelles taxes avec un air de « en-veux-tu-en-voilà », puisque le tourisme irait ainsi si bien.   

83e rang dans la dépense moyenne par touriste

Or, beaucoup de facteurs indiquent que la façon d’établir ces statistiques officielles ne peut être qu’approximative, sinon légère. En premier, la dépense moyenne par touriste venant en France est extrêmement basse. Si on divise en toute simplicité les recettes touristiques « officielles » par le nombre d’arrivées « officiel », on obtient seulement 647 $ de dépenses par touriste en 2012, ce qui relègue la France au …83e rang mondial sur ce registre (voir notre analyse sur le sujet). Donc, très loin de la première place revendiquée en termes de fréquentation et de la troisième en termes de recettes.

Ce chiffre devrait quand même mettre la puce à l’oreille du premier apprenti ministre du tourisme venu. 

Ensuite, la méthodologie pour estimer les 84,7 millions de visiteurs étrangers est pour le moins restreinte. Elle se base sur deux études complémentaires. La première est l’enquête auprès des visiteurs venant de l’étranger (EVE), réalisée par la DGCIS et la Banque de France. Anciennement enquête aux frontières, elle cherche à mesurer le volume mensuel des flux touristiques des non-résidents à la sortie du territoire et à en observer le comportement en France métropolitaine (source DGCIS).

« L'interrogation s'effectue à la sortie du territoire auprès des visiteurs (touristes et excursionnistes) pour tous les modes de transport utilisés, à l'exception de la route ». Pour ce dernier, à la suite de la suppression des frontières physiques consécutive aux accords de Schengen, l'interrogation s'effectue sur les… aires d'autoroutes. Environ 80.000 questionnaires, traduits en neuf langues et remplis par les touristes, sont recueillis chaque année, soit une moyenne de 6.700 par mois. « Seulement » serait-on tenté de dire.

Cette méthode de collecte de données est certainement au point pour cerner les aspects qualitatifs des séjours touristiques (origines des touristes, motifs et durées de séjours, budgets, types d’hébergement, etc.). Mais, on ne voit objectivement pas comment elle peut permettre de chiffrer un volume de touristes et d’extrapoler pour arriver à la conclusion qu’il y aurait 84,7 millions de visiteurs étrangers, ni même 70 ou 50.

D’autant que la seconde étude qui s’ajoute à celle-là s’appuie uniquement sur les enquêtes de fréquentation des hébergements collectifs de tourisme, réalisées par l’Insee : hôtels, campings, résidences de tourisme, villages de vacances et auberges de jeunesse, soit près de 28.000 établissements ; mais, une majorité d’entre eux ne sont pas interrogés. Dans ce cas, ce sont les hébergeurs qui répondent aux questionnaires qui leur sont adressés et cela n’est que du déclaratif. Or, l’on sait que la fiabilité de leurs réponses est le plus souvent tout ce qu’il y a de plus trouble tant elles sont imprécises, pour des statistiques de fréquentation généralement mal ou peu tenues. Mais, on fait avec ce que l’on a.

Cette deuxième enquête ne peut pas davantage permettre d’établir une quantité de touristes étrangers reçus en France. Alors, est-ce une étude écrite sur un coin de table ?

La DGCIS admet elle-même que l’on ignore la part de visiteurs qui optent pour plusieurs modes d’hébergements durant leur séjour, estimé par elle en durée à une moyenne 7,1 nuitées, mais seulement 2,1 en hôtellerie. Ils peuvent passer une ou plusieurs nuits à l’hôtel, puis chez des amis, puis dans une chambre d’hôte ou leur camping-car, avec bien d’autres combinaisons possibles encore.   


"Remettre un questionnaire à 80.000 touristes et un formulaire à un échantilon d'hébergeurs marchands — seulement — ne permet pas d'établir que la France aurait reçu 84,7 millions d'arrivées touristiques, ni même 70 ou 50."


Des analyses tirées par les cheveux

Par ailleurs, les hébergements marchands ne représenteraient plus que 67 % de la demande en 2013 contre 69 % en 2008. Mais, dans ce secteur ciblé, il manque l’information notamment sur les autres logements payants, dont les gîtes, les chambres d’hôtes et les locations touristiques non collectives, qui ne font pas partie de l’enquête auprès des hébergeurs et qui sont abondants (environ 70.000, juste en chambres d’hôtes).

La DGCIS parle ainsi d’une érosion des parts du secteur marchand alors qu’il ne s’agit (si les chiffres sont justes) que d’une hausse au profit du secteur non marchand. L’Insee indiquait justement il y a quelques semaines que la quantité de nuitées pour la seule hôtellerie, majoritaire dans l’offre marchande renseignée, est passée de 68,4 millions en 2012 à 72 millions en 2013, soit une progression de 5 % et non de 3,2 % comme le rapporte l’étude de la DGCIS.

On ne peut donc parler d’une érosion de la demande dans les hébergements payants, sachant qu'en plus l’hôtellerie de plein air (2e branche du secteur marchand) se porte comme un charme.

Prudente, la DGCIS reconnaît bien le problème et préfère avancer que les chiffres spectaculaires du tourisme français qu’elle donne avec le sourire peuvent ne pas se retrouver chez les hébergeurs professionnels. Ceux-là ne semblent en effet pas voir la vie touristique autant en rose que les services de l’Etat. Autrement dit, la bonne nouvelle doit être vue comme une hausse des arrivées des touristes étrangers logeant chez des amis ou dans la famille, ou encore qui troquent/échangent leur appartement. Cela peut expliquer que les recettes moyennes par visiteur sont si basses, sauf que personne n’évoque jamais cette possibilité, parmi d’autres.

Touristes en transit

On n’oubliera pas d’inclure dans ce constat, comme nous en parlons depuis des années, que l’on compte dans les arrivées — sans que cela ne soit jamais avoué — le nombre de touristes et de vacanciers qui ne font que traverser la France du nord au sud grâce à nos splendides autoroutes. Ils se rendent au Maroc, en Espagne, en Italie ou au Portugal, notamment. Sans parler des passagers en transit dans les aéroports ou des visiteurs de Disneyland (7,3 millions d’étrangers) qui ne viennent en France que pour ce motif et pour qui la destination tricolore n’est qu’un hasard.

Sont-ils 15 ou 20 % ou davantage encore des arrivées touristiques comptabilisées ? Et seront-ils enregistrés deux fois pour ceux qui transitent, à l’aller puis au retour ? Ce qui fait dire que le mot « destination (touristique) » n’est pas adapté à tous concernant la France.

Justement, l'Insee mettait déjà en doute le chiffrage officiel dès 2008, portant sur les données de l'année 2007. Pour un total annoncé de 82 millions d'arrivées de touristes étrangers, il estimait qu'il y avait 68 millions de visiteurs pour qui la France était une destination et 14 millions de personnes en simple transit, soit 17 %.

Pour terminer, on s’étonne de constater que la Belgique et le Luxembourg qui regroupent ensemble 11,5 millions d’habitants, parviennent à fournir 10,5 millions de touristes à la France, soit 91 % des habitants. Oui, étonnant. Sauf à compter les Français qui vivent là-bas et qui retournent régulièrement dans notre/leur pays. Sauf à dénombrer plusieurs fois les mêmes Belgo-Luxembourgeois qui viennent en frontaliers passer des week-ends chez nous et grossir nos statistiques. Merci à eux.   
 
La DGCIS rappelle que « l’offre d’hébergements marchands, notamment hôtelière, n’est peut-être pas en totale adéquation avec les attentes des touristes étrangers » pour expliquer — un peu facilement — le recul de la demande sur l’hôtellerie (alors qu’elle aurait au contraire augmenté selon l’Insee). Le retard de modernité est pourtant un constat que le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie et du Tourisme Français a fait dès 2006 et qui a été à l’origine de sa création. Mieux vaut comprendre tard que jamais.

Enfin, l’auteur de l’étude pense utile de rappeler que le nouveau classement est encore trop récent « pour produire ses effets bénéfiques en matière d’attractivité touristique ». Bénéfique ? C’est un postulat surprenant quand on sait que ces normes sont tout sauf fiables et crédibles (voir nos analyses), que le dispositif qui a déjà 5 ans et a donc eu le temps de se mettre en place devait « contribuer à moderniser l’hôtellerie française » selon ses défenseurs, que 80 % des hôtels sont classés à ce jour et sont donc passés sous la loupe de cabinets de vérifications accrédités et enfin que le parc hôtelier serait monté en gamme, …d’après la propagande.

Par conséquent, on nous aurait menti sur les bienfaits du nouveau classement, qui a été tant vanté, et sur les vertus des étoiles, …que les clients ne regardent d’ailleurs plus ?

Dans tous les cas, chaque gouvernement successif peut continuer à déboucher les bouteilles de champagne par caisses entières sur « SA France, première destination touristique mondiale », aidés par leurs administrations pour publier des chiffres bien arrangeants. Mais arrangeants pour qui ? Pour faire plaisir à qui ? Certains parlent de données bidouillées. On est prêts à les croire.

Quoi qu’il en soit, nous sommes mal servis entre ces contestables statistiques officielles du tourisme qui ne sont là que pour servir l’image du gouvernement en place et les baromètres truqués émanant des cabinets d’études. Le tourisme français navigue dans le brouillard au son de la corne de brume et ne sait pas où il va, tel un improbable Christophe Colomb.  

Voir le rapport de la DGCIS

Notre communiqué de presse contestant ces chiffres officiels du tourisme

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