Les Assises du tourisme pré-décryptées

6 décembre 2013

Lancées le 26 novembre dernier, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a confié à Sylvia Pinel, ministre de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme, l’organisation des Assises du Tourisme. Voilà enfin un vrai événement après une longue période moribonde où la nouvelle ministre ne faisait que recycler les mêmes discours auto-satisfaisants de ses prédécesseurs et où le tourisme français tournait encore et encore en rond.

D'après la présentation officielle, "les Assises du Tourisme visent à élaborer un programme d’actions pour faire de la France une destination d’avenir. Il s’agit de faire du tourisme un levier encore plus puissant de croissance, d’emploi et de développement de nos territoires".

Pour ce faire, le programmateur des Assises a imaginé 9 groupes de travail thématiques, tous parrainés par deux ministres du gouvernement actuel et pilotés par deux professionnels. Chaque groupe est composé d'une quarantaine d'acteurs (qui ?). Parallèlement, des réunions sont prévues sur tous les territoires métropolitains et ultramarins, sous l'égide des préfets.

Enfin, le Ministère du tourisme a mis en ligne un questionnaire, appelé "grande consultation en ligne pour tous les Français", qui sera accessible pendant deux mois. L'ensemble doit être livré au printemps 2014 avec l'annonce d'un programme d'actions pour le tourisme en France.

Une opération seulement politique ?
Alors quoi penser du lancement de ces Assises du tourisme ? Il n'est bien entendu pas question à ce stade de lancement de l'opération de vouloir tuer la poule dans l'œuf ou de crier avant d'avoir mal. On ne peut pas davantage applaudir à ce qui ressemble à une annonce-surprise sortie d'un fond de cave, qui du coup prend une allure politicienne, voire populiste.

Elle paraît destinée à calmer le jeu. Mais aussi à servir d'antalgique par apaiser les esprits échauffés des professionnels du tourisme par ces années de crise économique et par une surenchère de réglementations aussi inutiles que coûteuses.

Et puis, hélas, l'expérience nous rappelle que de ce genre de rencontre — Assises, Grenelle, Contrat d'avenir,… — il ne ressort généralement, voire jamais, quelque chose de bon ou d'utilisable. La montagne accouche toujours d'un souriceau anémique, qui sera aussi vite oublié quand la presse n'en parlera plus et qu'elle sera passée à autre chose.

On finit par y voir le moyen pour un ministre de doter un décret de sa signature et de marquer son passage. Rien de plus.  

Pour autant, dans le contenu annoncé on peut être surpris, en bien et en moins bien, par plusieurs choix. Malgré un regard d'emblée sans complaisance des professionnels sur cette opération, tout n'est pas à jeter ! D'abord, il faut reconnaître qu'il est courageux de la part du gouvernement de vouloir enfin agir concrètement sur ce thème du tourisme. Il est d'ailleurs étonnant que ce travail de fond (enfin, on l'espère) soit lancé au-delà des consensuels discours cocoricoïstes autour de "la France, première destination mondiale de tourisme".

Donc, on doit comprendre à présent que bien que la France serait le premier pays de la planète en nombre d'arrivées touristiques étrangères (mais seulement 83e en termes de dépenses moyennes par touriste — voir notre analyse), il faut quand même travailler le sujet, ce que le Comité ne fait que dire depuis son premier Livre Blanc de la Modernisation Hôtelière et Touristique en 2006. Nous avons le sentiment qu'il sert enfin à quelque chose.

Ensuite, les thèmes qui seront traités par les 9 groupes de travail — "diversifier l'offre touristique, améliorer l'organisation de l'accueil, faire des métiers du tourisme une filière d'excellence, redynamiser le tourisme des Français,…" — balaient plutôt bien l'ensemble de la problématique de notre tourisme.

A noter que même s'il ne s'agit que d'une démonstration ou d'une approche symbolique, le fait d'associer à chaque thème deux ministres montre bien que les pouvoirs publics veulent donner l'impression que le tourisme, avec ses presque 2 millions d'emplois directs et indirects, devient une cause nationale, au même titre que le chômage ou la réduction de la dette publique. Il était temps.  

Enfin, il faut reconnaître que l'on voit pour la première fois un gouvernement qui se soucie de l'avis des autres et qui se donne des airs de sortir de son bunker insonorisé et coupé du monde. Les réunions décentralisées dans les territoires et l'enquête en ligne pour permettre aux professionnels et aux touristes de s'exprimer sont une première. Jusqu'ici, on lançait des réformes, de nouvelles réglementations et des décrets à la pelle dans le tourisme sans jamais interroger personne, à l'exemple du classement des hébergements touristiques écrit sans demander l'avis des voyageurs et des hébergeurs.

On appréciera également que pour une fois, si les syndicats professionnels seront invités à se rendre dans les groupes et à participer aux travaux, il ne leur a pas été donné de diriger les travaux et de se mettre en chambre close, comme cela leur fut offert, à tort, par les prédécesseurs de Madame Pinel.

Démagogie pure
Pour autant, d'ors et déjà, on peut déjà dire que l'opération fait naître beaucoup de questionnements et de méfiance. En premier sur les pilotages des groupes par à chaque fois deux professionnels du tourisme. Il s'agit dans la majorité des cas de dirigeants ou d'ex-dirigeants de grands opérateurs ou groupes du tourisme : Accor, Club Med, SNCF, ADP, Disneyland Paris, BPIfrance, Musée du Louvre-Lens, la Maison de la Chine (sic),…

Toujours la même erreur, répétée à l'envi. Car, le secteur, par la variété de ses métiers et de ses branches, est au contraire très largement dominé par des micro-entreprises, qui ne trouvent globalement pas de représentants parmi les "chefs de groupes" désignés (sur quels critères ?) et ne voient pas chez ces opérateurs des exemples à suivre.

Les choix de certains pilotes font également sourire, comme par exemple pour le groupe "Améliorer l'organisation de l'accueil", pris en charge par des responsables de la SNCF et de l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle. On ne peut pas affirmer sans mentir ou sans se tromper que ces deux entreprises sont vraiment réputées pour être dans l'excellence sur ce thème. Mais cela leur permettra peut-être d'apprendre…

Pour ce qui est du questionnaire en ligne, il y a également beaucoup à redire. Il est fabriqué à partir de questions fermées, auxquelles on peut ajouter sur chaque page du texte dans un espace de libre expression. En réalité, le problème de cet outil est multiple. D'abord, les questions sont très orientées, ultra limitées face à toutes les possibilités de réponses et enferment totalement les répondants. On est obligé de cocher toutes les questions même celles dont on ne veut pas ! Cela donne le sentiment que tout est déjà décidé et que répondre à ce questionnaire sert juste de prétexte pour justifier que l'opération est démocratisée.

Quant aux questions par elles-mêmes, beaucoup sont étranges. Comme par exemple celles qui concernent "les actions prioritaires à conduire pour développer le tourisme des Français en France". Il y est proposé de "Rénover et enrichir l’offre de tourisme social", de "Faciliter l’accueil des groupes", de "Inciter les hébergeurs à développer des offres adaptées aux publics qui partent peu (revenus modestes, personnes seules, seniors, personnes handicapées…)" ou encore de "Faire mieux connaître les possibilités de séjour et de locations à petit prix" (sic).

En somme, si on comprend bien, les étrangers qui représentent 1/3 des nuitées hôtelières en France sont riches et les Français (2/3 des nuitées) sont pauvres au point de devoir leur proposer des produits touristiques à prix d'amis…

Enfin, nous ne savons pas encore si le questionnaire en ligne rencontrera le succès escompté, mais son usage est des plus contestables. Bien sûr, il s'agit de la méthode d'enquête la moins coûteuse ; mais pour quelle efficacité ? Outre les questions cloisonnantes au spectre restrictif (donc, à quoi ça sert ?), on ne sait pas qui y répond, on ne sait pas si les répondants comprennent bien les questions et sont sincères dans leurs réponses, on ne sait pas comment les textes libres vont être administrés et traités, etc. Bref, même avec beaucoup de participants — on aime faire croire que la quantité compense l'absence de qualité —, il est presque certain que les réponses à ce questionnaire ne seront pas crédibles et seront cependant présentées comme la vérité du peuple — voir les analyses sur les modes d'enquêtes par Coach Omnium.

Et avant tout, l'opération n'aborde aucune remise en question fondamentale ; on évite savamment d'aborder les sujets qui fâchent. Comme à propos d'Atout France qui réclame constamment davantage de moyens mais dont personne ne mesure jamais la qualité du travail et sa performance. Comme au sujet de l'organisation du millefeuille touristique entre CRT, CDT/ADT, offices de tourisme, régions et départements, communautés d'agglomérations,… avec tant de déperditions d'énergies et d'efforts, et tant de dispersion de moyens. Comme pour ce qui concerne l'absence d'un observatoire du tourisme fiable. Comme la nécessité d'élaborer une vraie stratégie du tourisme pour la France, avec des priorités réalistes et des moyens intelligents.

Pour résumer, les Assises du tourisme provoquent déjà un grand doute et ressemblent par tous leurs aspects à une opération poudre aux yeux, avec un contenu qui semble déjà tout tracé et dicté par avance. Il est difficile d'avoir confiance compte tenu de ce qui est présenté à ce jour.

Mais restons optimistes et peut-être serons-nous agréablement surpris ? Et si c'est le cas, encore faudra-t-il que les bonnes idées soient suivies d'effets. On a trop pris l'habitude de tous ces rapports, aussi riches les uns que les autres bien que pas toujours honnêtes, remisés dans des placards ou enterrés par les successeurs de chaque ministre qui passe.  

      

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