L’hôtellerie aux deux visages de Paris

18 juillet 2012

Paris est fier de ses hôtels, mais tous ne sont pas les bijoux que l’on veut bien nous montrer dans les médias et dans les reportages.

De l’hôtellerie parisienne, on veut et on aime retenir l’image des palaces et des grands hôtels scintillants, qui se parent depuis ces dernières années de jolis atours et ne finissent pas de magnifier leur allure, qu’ils soient neufs ou plus anciens, voire historiques. Et ce n’est pas peu dire que de rappeler les immenses chantiers dont bénéficient ces établissements de prestige, qui en avaient bien besoin. Souvenons-nous par exemple que l’hôtel George V, entièrement vidé et refait à neuf au cours des années 1990 (seule la façade avait été conservée), avait en son temps près de 40 % de chambres impossibles à louer, même au quart du tarif affiché. Ces quasi mécènes que sont les propriétaires de ces grands hôtels sont à une exception près tous des étrangers du Golfe, d’Europe, d’Asie et d’ailleurs, capables de dépenser tant d’argent, qui se chiffre à 1, 2 ou 3 millions d’euros à la chambre. On peut les en remercier et qu’importe ce manque de nationalisme, puisque ces hôtels splendides restent à Paris.

Entre temps, un effet tâche d’huile s’est propagé, avec également de très nombreux hôtels de milieu de gamme (3 *) qui ont suivi ce mouvement salutaire de rénovations et d’embellissements généralisés depuis moins d’une dizaine d’années dans la Capitale.  

Misérabilisme hôtelier
Mais il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt et qu’à force de n’évoquer que les beaux hôtels d’exception, on en oublie le reste... Car Paris, la ville lumière qui se glorifie d’une situation touristique si attractive et si majestueuse, cache à côté de ses fleurons hôteliers tant mis en exergue, un misérabilisme dans son hôtellerie dont personne ne veut parler, ou si peu. Et pour cause. Les hôtels parisiens (avec ceux de Londres) auraient globalement moins bonne réputation que ceux situés chez leurs voisins européens, révèle des études régulières menées par Trivago.fr — parmi bien d’autres enquêtes —, établies à partir des avis des voyageurs. Punaises de lits, saleté, mauvais accueil, moquettes et papiers peints défraîchis, patrons peu sympathiques, chambres riquiqui, lits défoncés, salles de bains pitoyables… la liste est longue des plaintes des touristes de passage dans le gai Paris et qui concernent toutes sortes d’hôtels de toutes les gammes, et pas seulement borgnes. Sans parler des prix exorbitants.

Sur un parc d’hôtels de tourisme de près de 1.550 adresses parisiennes, on estime qu'environ 40 % sont dépassés par l’âge et même 70 % des hôtels économiques, dont près de la moitié fricoteraient avec une vétusté à rappeler les gourbis d’Azerbaïdjan ou du Turkménistan. La moindre rénovation hôtelière chez eux, même légère, fait remonter le temps à des décennies. Sans compter près de 300 hôtels difficiles à identifier, entre établissements bas de gamme recevant parfois des touristes et souvent des personnes au mois, qui sont eux aussi souvent dans un piteux état.  

Cette situation, le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie Française l’avait dénoncée à deux reprises auprès de la Mairie de Paris, qui a répondu à chaque reprise qu’elle ne pouvait et ne souhaitait rien y faire. Pourtant, elle et l’Office de Tourisme de Paris, parlent avec tant de fierté de l'hôtellerie de la Capitale. Mais il ne s’agit d’évidence pas des mêmes adresses. Nous avons appris par la suite que la Mairie de Paris était propriétaire de nombreux murs d’hôtels, ce qui peut expliquer ce laxisme apparent.
 
Comment expliquer un tel désastre dans la qualité d'une bonne partie de l’offre hôtelière de Paris ? Ce n’est en tout cas pas en raison de la raréfaction des clients. L’ensemble de l’hôtellerie parisienne a réalisé le taux d’occupation mirobolant de 79,6 % en 2011 (source Insee), contre 77,2 % en 2010. D’ailleurs, ces bons scores de remplissage ne se situent pas seulement dans les quartiers touristiques et d’affaires. Quel que soit l’arrondissement de Paris, l’écart général entre les mieux lotis des hôtels et les autres est d’à peine 3 points : de 79 % de taux d’occupation à 82 %. Ce sont des niveaux supérieurs de 15 à 23 points par rapport à ce qu’on trouve dans les grandes villes de province.

Avec la présence presque égale d’une clientèle d’affaires et d’une clientèle de loisirs toute l’année, les hôteliers parisiens sont particulièrement gâtés et n’ont pas beaucoup d’efforts à faire pour trouver de quoi remplir leurs chambres. A cela s’ajoute le fait que 2/3 des nuitées hôtelières sont d’origine étrangère pour 2,8 jours de durées de séjours, en moyenne. Aussi, pourquoi se préoccuper de satisfaire des clients qui viennent en masse tout seuls, qui passent et qui ne reviendront plus ?

Enfin, pour plaire aux propriétaires hôteliers, la Capitale a vu peu de nouveaux hôtels se créer. L’offre n’a évolué que de 7 % depuis 1995. Tout cela génère une situation plus qu’aisée et des conditions de concurrence réduites à la plus simple expression. Et avec des niveaux de fréquentation qui ne descendent jamais en-dessous de 65 % durant les mois d’hiver et grimpent gentiment jusqu’à 89 % (en mai et septembre), les prix suivent la même voie. Une forte demande provoque naturellement une politique de prix élevés. Et les hôtels parisiens ne s’en privent pas ; ils sont en moyenne plus chers de 30 à 40 %, selon les gammes, comparés aux hôtels dans les grandes et moyennes villes de province.

La rentabilité des établissements parisiens est également supérieure par le fait qu’ils sont plus grands — 55 chambres en moyenne contre 35 au plan national —, ce qui leur permet de mieux amortir leurs frais fixes. Certes, les charges d’exploitation et le foncier sont plus coûteux dans la Capitale qu’ailleurs. Mais avec des comptes d’exploitation aussi confortables, grâce à de bonnes recettes, cela ne pose pas de problème. Ce n’est donc pas par défaut de chiffre d’affaires et par difficultés à capter des clients que bien des hôteliers parisiens n’ont pas pu moderniser leur établissement, contrairement à ce qui se passe par exemple dans l'hôtellerie en milieu rural. C'est par négligence, voire par une parfaite indifférence. En somme, il est difficile de leur trouver des excuses.

C'est donc, paradoxalement parce que les taux de remplissage sont excellents que la masse d’hôteliers parisiens fautifs de proposer des prestations médiocres, se laissent aller à la facilité. Et tant pis pour les touristes, et tant pis pour l’image de Paris et de la France.    

Par ailleurs, non contents de proposer des offres parfois à la limite de la dignité, les hôteliers parisiens, dans toutes les catégories, ont la caractéristique de disposer de chambres très petites. Cela se vérifie. C’est d’ailleurs pour eux que le nouveau classement hôtelier a intégré des exigences de tailles minimales de chambres ridicules, adaptées à des clients lilliputiens : 10,75 m2 en chambres double (salle de bains comprise !) en 2 étoiles, 13 m2 en 3 étoiles, ou encore 24 m2 en 5 étoiles...

Pourtant, en parlant du nouveau classement, les hôteliers parisiens ont été les meilleurs élèves de France, en étant les plus nombreux à adopter les nouvelles étoiles. 738 établissements ont ainsi été classés (au 16/7/2012) soit 47 % du parc, contre à peine 37 % pour l’ensemble de l’hôtellerie française à cette date. Il est vrai que ce sont surtout les hôtels de milieu de gamme et de luxe qui se sont sentis les plus concernés, toujours en quête de reconnaissance par des labels de toutes sortes. Et ils sont les plus nombreux dans la ville lumière : 55 % de 3 à 5 étoiles, contre 32 % au plan national. Sur 738 nouveaux classés parisiens, 635 sont 3 étoiles et plus, soit 86 % de la demande en nouvelles étoiles.

Comme ailleurs, beaucoup d’hôteliers de la Capitale ont profité du récent classement pour demander une étoile supplémentaire sans faire réaliser de travaux et sans améliorer leurs prestations. Le minimalisme des normes est fait pour eux. Comme ailleurs, les nouvelles normes font cohabiter de très beaux établissements avec des hôtels plutôt minables qui peuvent afficher leur panonceau rouge, et qui sont passés au travers des mailles du filet des grilles peu exigeantes des audits de vérification.

Avec tant d’hôtels médiocres dans la Capitale française, il y a là un arrière-goût de scandale qui ne semble émouvoir personne, sinon les clients qui tombent de haut et les hôteliers qui font, eux, dans l’excellence. A quand un courageux dans une quelconque collectivité, dont en priorité à la Mairie de Paris, pour prendre ce problème à bras le corps ?

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