Politiques et tourisme : un grave malentendu

14 février 2014 — Màj 15 février 2016

La grande sphère politique française méconnaît furieusement le tourisme et cela crée de gros dégâts sur tous les plans, malgré les discours antalgiques sur « la France, première destination touristique mondiale ».

Entre les politiciens et le tourisme, c’est une drôle d’histoire qui ne date pas d’hier. Quantité négligeable pour les uns, moyen de se faire valoir pour d’autres, le secteur touristique qui est un gros contributeur au PIB national (plus de 7 %) et en emplois (près de 1 million) ne parvient cependant pas à être pris au sérieux par les politiques.

La plupart le voient dans le pire des cas comme un amusement, un paysage récréatif, et au mieux comme une activité économique de très second plan.

Symboliquement, il suffit de constater dans chaque nouveau gouvernement à quel rang protocolaire de fin de liste se trouve le ministre (plutôt secrétaire d'Etat) en charge du tourisme pour se rendre compte combien le pouvoir politique accorde peu d’intérêt à ce sujet… D'ailleurs, la médaille du tourisme se situe elle aussi à l'avant-dernière place en termes d'importance dans les décorations publiques françaises. C'est dire. 

Le regard des politiciens sur le tourisme est celui que l’on porterait à une maîtresse délaissée, que l’on ne connaît pas bien et dont on s’occuperait de temps en temps, et mal. Ils imaginent le tourisme avec de beaux atours ; il est parfois même fantasmé. On le rêve tel qu’il n’est pas et ne sera jamais. Le tourisme vu par les cercles politiques souffre d’un grave malentendu.

D’ailleurs, il faut bien le dire, la très grande majorité d’entre eux, qu’ils soient élus territoriaux ou nationaux, n’entendent rien à l’industrie touristique. Ils s’étonnent même que l’on puisse parler d'organisation et d’industrie — comparée à celle qui produit des biens palpables — tant ils sont persuadés que le tourisme est comme la végétation dans la nature qui pousse tout seule et se suffit de terre, d’eau et de soleil. Sans trop caricaturer, on peut penser que certains comprennent le tourisme comme la baleine comprendrait la fourmi.

Il est vrai qu’avec nos magnifiques paysages, nos fiers monuments, notre histoire riche, notre gastronomie réputée ou encore nos statistiques, fausses mais valorisantes (la France, première destination mondiale du tourisme voir notre article sur les données du tourisme), il y a de quoi se persuader que tout va bien et que la crise n’est que pour les autres.

Et puis, quels efforts devrait-on faire puisque de toute façon cela va bien pour nous et que notre machine touristique fonctionne tout seule, dans une sorte de mouvement perpétuel miraculeux ?

A leur décharge, les pouvoirs publics et politiques se retrouvent constamment à devoir discuter avec des représentants de la branche touristique placés en ordre dispersé, mal organisés, trop nombreux et ne parlant jamais d’une seule voix, quand il ne sont pas eux aussi parfaitement incompétents. Cela n’aide pas à être pris au sérieux.


Le tourisme : amusement des pouvoirs politiques

Cette méconnaissance du tourisme par les politiques est préoccupante lorsqu’ils doivent par exemple voter sur le sujet dans une ignorance complète de ses caractéristiques. Mais, elle est bien pire encore lorsqu’ils ont été nommés pour s’en charger. Peu s’y connaissent parmi les membres élus des bureaux des Comités départementaux et régionaux du tourisme, des offices de tourisme, dans les municipalités et agglomérations, dans les Conseils départementaux,… bref, partout où des décisions se prennent pour investir ou non dans le secteur touristique.

D’ailleurs, cela commence à la tête de l’Etat où l’on n’a pas vu nommer depuis des lustres de ministres du tourisme bien informés, performants, ayant du poids dans le gouvernement, bien inspirés et vraiment intéressés par le secteur. Depuis quelques années, ils s’égaillent même entre plusieurs autres portefeuilles qui n’ont rien à voir avec la filière. Et dans le cas contraire, comme en 2015, l'implication du ministre en charge du tourisme a pu être totale, mais finalement limitée à des discours bien menés, mais des discours seulement, quand même.

Ailleurs, dans les collectivités, les élus en charge du tourisme sont agriculteurs, agents immobiliers, médecins, enseignants, fonctionnaires,… mais pas des professionnels expérimentés et aguerris de cette discipline. « Le tourisme, on connaît ! Cela fait des années que nous partons avec ma femme en vacances partout dans le monde », a-t-on pu entendre d’un élu d’un CDT (sic). Un spectateur pourrait-il prétendre connaître le fonctionnement d'un théâtre juste parce qu'il se rend à des spectacles régulièrement ?

Ils sont pourtant là pour réfléchir et le font quelquefois avec sincérité, mais candeur. Les élus donnent leur avis sur tout, depuis le pas important (la couleur des dépliants à éditer ou le choix des photos) jusqu’au plus impliquant (la création d’un aquarium, d’un musée moderne ou d’un Palais des congrès).

Et ce qu’ils décident, animés par leur inaptitude et leurs préjugés sur le monde touristique, est souvent déroutant, sinon catastrophique. Cela les conduit tant sur le plan local que national à parfois faire engager des investissements inadaptés et souvent déraisonnables (palais des congrès, par exemple : 20 projets en cours en France) car trop chers, à voter des réglementations coûteuses et non productives, à créer des taxes imbéciles ou encore à attribuer des aides et des subventions mal ciblées.

Aujourd'hui, c'est le numérique qui est à la mode. Tous les élus en ont plein la bouche et en parlent comme d'une invention à eux, comme pour se montrer dans la modernité dernier cri. On lance une application régionale accessible par les smartphones par ici, un web-portail aux belles photos par là. Mais sans stratégie, sans vision, sans compréhension de la façon dont fonctionnent les touristes. Encore du trompe-l'oeil et du gaspillage en vue.

Et que dire de cet amoncellement de structures touristiques ou para-touristiques destinées à défendre chaque chapelle et chaque microcosme géographique, aux moyens lilliputiens et à l’efficacité souvent dérisoire, qui sont devenues notre grande spécialité française ? Ce fameux millefeuille administratif où tout le monde fait tout et rien, que nous envierait — la bave aux lèvres — le roi Ubu.

Et quoi penser de ces démagogiques et manipulatrices Assises nationales et régionales du tourisme dont rien ne put sortir de tangible tant l’opération fut mal conçue, trop orientée et engluée par avance par ses réponses prédéfinies ? Ces Assises où les politiques ont défilé les uns derière les autres, moins pour expliquer ce qu'ils pouvaient faire pour le tourisme que pour détailler ce que le tourisme leur devait.

Et que faire de ces (trop) nombreux rapports parlementaires sur la filière, orientés, mal fagotés, …et surtout enterrés et oubliés aussitôt parus ?

Et comment approuver ces montagnes de labels inutiles, voulus par les élus, dont aucun n’est connu et reconnu par la clientèle touristique, faute de promotion et plus probablement encore de pertinence ?


La quête d’un tourisme chic et rémunérateur

Mais attention. Désormais, on ne veut plus d’un tourisme de masse et de pauvres ! Déjà, il faut songer à ne pas gêner les autochtones-électeurs pour qui les touristes sont des envahisseurs aussi nuisibles que l’oïdium sur les rosiers. Les élus veulent pour leur ville, leur station ou leur destination, un tourisme chic, de bon goût, rémunérateur et qui se tient bien.

Du coup, on fait tout pour distribuer des étoiles en veux-tu en voilà, pour que tout monte en gamme, même pour de faux : les campings, les hôtels, les villages de vacances, les restaurants, les parkings, les attractions,… en espérant une disparition du bas de gamme synonyme de laideur.

On veut des touristes, mais pas n’importe lesquels. Des visiteurs qui rapportent et qui ont de l’allure, qui séjournent longtemps, qui dépensent beaucoup. Tous l’espèrent comme si c’était une évidence et sans s’en donner les moyens.

Le touriste d’affaires, lui, on l’aime. Il rapporte de 2,5 à 3 fois plus que le touriste de loisirs. Qu'on se le dise. Le tourisme émanant des pays lointains et supposés d’avenir, on l’adore aussi (Chine, Russie, Amérique du Sud,…). Il est très tendance …même s’il ne représente en tout que moins de 5 % des nuitées hôtelières dans l’Hexagone ! La France voudrait en somme devenir une sorte de grand Monaco.

Pour gratifier leur destination, ils sont ainsi nombreux les élus qui rêvent d’un majestueux Palais des congrès, d’hôtels de luxe, de restaurants aux chefs étoilés, de musées à la mode, de châteaux en Espagne… comme on pensait bien d’ériger de glorieuses cathédrales au moyen-âge.

On en arrive même aux caprices des élus. Dans telles destinations, ils aimeraient un palace « parce que nous n’avons pas d’endroit pour recevoir des VIP, pour le rayonnement de la ville ». Peu importe que ces derniers soient en sous-nombre et ne permettront pas de rentabiliser un tel investissement. Dans telles autres, il faut un centre de congrès pour des coûts de 30 à 80 millions d’euros, voire plus encore, « parce que cela va générer des recettes énormes pour la ville et ses commerçants », croit-on bon de faire croire. 

Bien entendu, peu d’études de marché/faisabilité sont commandées par les responsables politiques pour les éclairer dans leurs projets un tantinet pharaoniques ou mégalomaniaques. Dans le cas contraire, il s'agit fréquemment de dossiers de complaisance exigés pour valider les décisions déjà prises en réunissant tous les arguments prometteurs qu’il faut. Le reste mérite un écran de fumée.

Qu’il n’y ait pas de marché pour remplir ces belles structures onéreuses à créer et à exploiter n’est pas leur problème. Les homme et les femmes politiques sont rapidement dans le déni de réalité, avec l'immanquable leitmotiv du « après moi, le déluge » et « en attendant, je fais mousser le projet ».

Sans compter les innombrables études et expertises demandées, qui finissent dans un broyeur parce que des élus s'opposent entre eux. Autant d'argent public jeté par la fenêtre.


Caprices d'élus

Dans tous les cas, l’action touristique n’est jamais mesurée. On dépense à l'aveuglette en décrétant de façon péremptoire que c'est bon pour le tourisme. Mais, personne ne sait vraiment ce que cela rapporte directement et indirectement. De plus, chaque structure en charge du tourisme demande toujours et encore davantage de budget, un manque qui justifierait selon elles leur insuffisance de résultats, sans que l’on sache vraiment comment elles dépensent leur budget actuel.

Si la France n’a aucune stratégie pour son tourisme, il n’en existe que rarement de sérieuses dans ses contrées. Tout se fait par empilages de certitudes et d’actions plus ou moins pertinentes, décidées sans analyse préalable, sinon par jeux de calculs politiques… Ne ricane-t-on pas encore aujourd’hui de toutes ces campagnes de promotion touristique de villes et de régions, aussi improbables les unes que les autres, avec leur slogan rimant à la façon des réclames des années 1950 et leurs photos ringardes ? Ne sont-ce pas des élus qui ont donné le feu vert à de telles opérations de communication ?

De toute façon, avec nos plus de 80 millions de visiteurs étrangers "officiels", tout va pour le mieux. Pourquoi se faire du mal en investissant dans la modernisation des équipements, dans l’accueil touristique, dans la formation, dans la communication,… puisque les touristes affluent quoi qu’on fasse ? Ce message officiel de « la France, première destination touristique mondiale » agit en premier sur les élus qui le croient vrai et suffisant pour n’avoir rien à faire de plus que ce qu’ils font déjà, généralement si mal ou si insuffisamment.

C'est ainsi qu’à l’opposé des professionnels du tourisme, qui cernent globalement ce qu’il faudrait réaliser même si ce n’est pas toujours à l’échelle macroéconomique, les politiciens n’en savent rien (mais font mine de le savoir), ne se remettent pas en question et ne cherchent pas à comprendre les mécanismes complexes et la problématique raffinée du tourisme. Le mauvais exemple est donné à la tête de l’Etat et descend jusque dans le moindre village où un adjoint au maire bombardé « chargé du tourisme » va découvrir cet univers nouveau pour lui, comme un oisillon qui vient d’apprendre à voler. Ce sont d’ailleurs autant de prétextes pour se faire financer de beaux « voyages d’études » à l’étranger censés aider à développer le tourisme local.

On se rend compte qu’il y a un fossé béant entre le monde politique et le secteur privé dans notre industrie touristique, comme dans la plupart des autres. En attendant, pour tenter de gommer tout malentendu, les politiques distribuent comme la semeuse des médailles du tourisme à la pelle, décoration avec un contingent généreux.


Former les politiques

Il serait cependant injuste de brosser un tableau aussi négatif à l’encontre des personnels politiques et de leurs interactions dans le tourisme sans dire qu’il en existe, et en a existé ici et là, qui ont marqué leur passage par un bénéfice réel au profit du secteur, tant sur les plans national que territorial. Beaucoup ont joué un rôle moteur dans le succès d’opérations de promotion et d’image favorables au tourisme et donc à l’économie. Il serait tentant de citer des noms sur ce registre d'honneur, comme sur celui des échecs. Mais, la liste pour ces derniers serait trop longue.

Dans tous les cas, le tourisme a besoin des responsables politiques pour ériger des valeurs, pour donner l’impulsion, pour tracer des directions, pour globaliser, pour encourager,… Loin de les destituer de tout pouvoir sur le tourisme — bien au contraire —, il est indispensable qu’ils s’informent et se forment, qu’ils se mobilisent et qu’ils se professionnalisent autour du tourisme s’ils veulent pouvoir continuer à prétendre s’en occuper.

Pour cela, il leur faudra commencer par dissoudre les discours d’autosatisfaction, en finir avec les statistiques travesties et la désinformation, et en terminer avec leur errance politique maladive sur le tourisme. Place aux pros. Pas de la politique, mais du tourisme.

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