Quand les grandes villes risquent la surcapacité hôtelière

21 juin 2013

« Il y a trop de chambres d’hôtels dans le Grand Lyon », s’insurge Laurent Duc, président de la Fédération française de l’hôtellerie (UMIH) dans le quotidien Le Progrès. Il juge trop importante l'offre hôtelière du Grand Lyon « par rapport au  flux touristique ». Si le Schéma directeur hôtelier 2011-2015 du Grand Lyon estimait un potentiel de 3.000 nouvelles chambres, plus de 2.500 auraient déjà été réalisées aujourd’hui et 1.500 seraient programmées dans les 2 ans. Il y aurait près de 3.000 chambres supplémentaires qui seraient encore en projet au-delà, estime le représentant de l’UMIH. Sans compter les résidences de tourisme qui poussent comme des champignons après la pluie. On comprend l’émotion du syndicat hôtelier lyonnais.

Sauf que juge et parti, il semble oublier qu’il a pleinement participé à la validation de ce schéma directeur, qui visiblement l’a dépassé. Il faut dire que nulle part, les hôteliers sont heureux de voir arriver de nouveaux concurrents.

Ce fameux Schéma directeur hôtelier du Grand Lyon est un exemple d’incompétence. Jugé dès ses origines inadapté à l’évolution du marché touristico-hôtelier de la capitale des Gaules, il a surtout voulu donner la priorité à l'hôtellerie de luxe. Question de standing, de fierté et de prestige pour la ville. Sauf qu’il n’y avait pas et n’y a toujours pas de demande suffisante pour ce type de gamme, malgré la dimension et la dynamique économique de la destination. Une simple étude de marché faite par un spécialiste indépendant et impartial aurait pu le démontrer très facilement.

Du coup, la création d’hôtels dans le Grand Lyon a fusé et les taux d’occupation commencent à s'écraser dangereusement. Si les chaînes se sont maintenues à flot avec près de 65 % de taux d’occupation (TO) en 2012, il n’en va pas de même des indépendants qui traînent à près de 56 %, contre 66 % en 2000. En 2012, l’hôtellerie lyonnaise a perdu de 2 % à 7 % de nuitées, selon les gammes, comparée à l’année précédente. Si les prix moyens ne cessent d’augmenter (+ 6 % en 2 ans) pour compenser l’érosion de la demande, cette situation ne pourra pas durer longtemps.

Une surestimation des besoins hôteliers
Ce qui se passe à Lyon — un déséquilibre entre l’offre grossissante et la demande qui stagne ou se réduit — se retrouve dans beaucoup d’autres grandes villes françaises. Et c'est un problème structurel caché ou prétexté par le crise économique. A Toulouse, il fallait absolument créer beaucoup de nouveaux hôtels si l'on en croit son Schéma directeur hôtelier. Ce fut fait avec une douzaine d’hôtels de moyennes ou grosses tailles ouverts depuis 2006. A présent, les taux de fréquentation hôtelière se tassent (sous la barre des 57 % sur l’agglomération toulousaine) et l’hôtellerie a perdu plus de 10 points de TO en 6 ans. Il en va de même à Nantes où les hôteliers s’alarment légitimement face à la montagne de 2.700 chambres supplémentaires créées depuis ces dernières années pour des scores d’occupation qui plafonnent à 60 % et des prix moyens chambre de plus en plus bas. Nantes est une des grandes villes de provinces où les hôtels sont les moins chers.

On retrouve des situations analogues à Marseille, Montpellier, Lille, Rennes, Grenoble, etc. On ne peut pas citer toutes les agglomérations qui ont glissé dans la surcapacité hôtelière par rapport à la demande et où la fièvre monte. Seules Bordeaux, Strasbourg ou encore Paris s’en tirent encore bien. Mais pour combien de temps encore compte tenu des nombreux projets qui y sont annoncés ?    

Dire « stop » à la création d’hôtels est un vœu pieux. On ne freine pas des projets qui mettent de 2 à 4 ans à s’installer et qui coûtent cher. Les hôtels à gonfler ou à dégonfler selon le niveau de la demande n’existent pas encore. Et puis, on ne peut rien empêcher. D’ailleurs, il n’existe plus les fameuses (fumeuses ?) CDEC où il fallait demander poliment à l’administration la possibilité d’ouvrir ou d’agrandir des hôtels. Lancées en 1996 avec pour objectif de réguler l’offre et supprimées en 2009 au nom de la liberté d’entreprendre, les CDEC n’ont jamais démontré leur utilité : près de 95 % des demandes hôtelières faites auprès des commissions avaient été acceptées. Encore une réglementation hypocrite comme il en existe tant dans notre beau pays.

Modernisation de l’offre hôtelière
Certes, l’arrivée d’hôtels neufs n’est pas nécessairement une catastrophe. Dotés d’un équipement moderne, d’un confort actuel, d’une technologie utile et de décors souvent gratifiants, ces établissements attirent naturellement les voyageurs en offrant fatalement une meilleure prestation que les vieux hôtels non rénovés. Pour ne pas se laisser vider et en réaction, les hôteliers en place lancent — quand ils le peuvent financièrement — des programmes de modernisation de leur offre. Les nouveaux venus ont donc directement ou indirectement un effet progressiste sur l’ensemble du parc hôtelier. Cela se vérifie partout. L’idée de voir une offre se renouveler ne peut être qu’utile et valorisante pour le tourisme d’une destination. Mais jusqu’à un certain point.

Car les arrivants, s’ils ne trouvent pas suffisamment de clients pour se remplir, ont rapidement tendance à casser leurs prix et ainsi à jouer dans la cour de la concurrence déloyale en aspirant des clients aux autres hôtels. Surtout dans le haut de gamme où la souplesse tarifaire l’encourage à chercher à capter une clientèle des catégories inférieures à certaines périodes.  

Car, la situation préoccupante de l'hôtellerie part d’un grand nombre de préjugés. Les élus des villes pensent que davantage d’hôtels vont attirer davantage de voyageurs d’affaires et de touristes. Sauf que l’hôtellerie ne fait que suivre une économie (clientèle d’affaires) et un tourisme (clientèle de loisirs) en augmentation. Et non les devancer. En d’autres termes, on ne se rend pas dans une ville pour un hôtel (sauf exception dans un hôtel d’exception) mais parce qu’on a quelque chose à y faire : travail, visite, vacances, découvertes, sport, pèlerinage, etc.

Etudes bidon
Il n’est plus une ville de moyenne ou de grande taille où les maires ne rêvent de la création d’un ou de plusieurs hôtels. Surtout de luxe, disons-le. Qu’il n’y ait pas de marché pour les occuper, cela ne les intéresse pas. Ils veulent un lieu où recevoir leurs VIP de passage (hommes politiques, artistes,…) …même quand cela ne concerne que quelque semaines par an. Pour cela, certains maires n’hésitent pas à commander des études de faisabilité de complaisance destinées à démontrer fallacieusement qu’il faut créer des hôtels.

Pour les villes de congrès, qui souffrent souvent d’un manque d’hôtels de moyen et de haut de gamme disponibles (ce qui fait rater des grandes manifestations à leur Palais des congrès), les élus espèrent également des créations hôtelières à gogo. Sauf que si les congressistes peuvent remplir un établissement hôtelier de grande capacité à 25 % en moyenne, il faudra encore que son exploitant puisse trouver les clientèles individuelles de complément pour rentabiliser son affaire. Quitte à aller les prendre aux concurrents qui n’ont rien demandé, en faisant encore une fois un furieux dumping tarifaire.

Les élus qui poussent à la roue pour faire grossir leur parc hôtelier — comme à Nantes, Toulouse, Marseille ou Lyon — sont souvent à côté des réalités économiques du tourisme, qu’ils ne semblent pas comprendre. Le plus curieux est qu’ils trouvent encore des investisseurs, parfois. A Nantes, qui reçoit près de 90 % de clientèle hôtelière française (c’est peu), on a souvent entendu des membres du conseil municipal expliquer à la presse qu’il fallait des hôtels de luxe avec des enseignes internationales pour faire venir les touristes étrangers. Si cela suffisait, ça se saurait.  

La question reste en suspend de savoir s’il y a trop d’hôtels dans les grandes villes ou s’il ne faudrait pas tout simplement dynamiser la promotion-commercialisation pour attirer davantage de public à héberger, à l’exemple de Strasbourg où le fameux marché de Noël réactivé en communication intelligente a sauvé les hôteliers d’une traditionnelle basse saison hivernale.

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