Quand nos gouvernants se trompent d'ennemis

Par Mark Watkins — 4 février 2012

Il y a des postures politiques qui m'étonnent constamment et qui nous dépassent. Que ce soit en période électorale ou pas, les hommes et les femmes politiques au pouvoir (principalement au gouvernement) ont d'étonnantes façons de concevoir le travail pour lequel les citoyens les ont mandatés.

De quoi s'agit-il ? Si nos gouvernants sont habitués à devoir résister et répondre à leurs opposants officiels — les partis politiques qui ne sont pas au pouvoir — et les organisations patronales ou syndicats de salariés, s'ils cherchent à satisfaire les lobbies (grands groupes influents), ils n'ont que faire des citoyens et des associations qui réfléchissent et qui les interpellent continuellement sur leur action. Ou plus simplement sur les progrès à encourager et sur les moyens de diminuer les injustices. Pourtant, selon la Loi, tout citoyen doit pouvoir s'adresser directement aux élus de la Nation et recevoir des réponses à ses questions.

Dans notre petit secteur du tourisme, de l'hôtellerie et de la restauration, il en va ainsi, comme des autres. Les gouvernements qui se succèdent depuis ces dernières années — dont l'actuel —, par l'entremise du ou des ministres en charge du secteur, produisent des décrets et sont à l'origine de nouvelles réglementations sans même s'intéresser à leurs conséquences économiques, sociales ou morales.

Car, on l'a compris, seuls comptent pour eux le court terme et l'effet d'annonce. Marquer leur passage au plus vite et jeter de la poudre aux yeux sont leur leitmotiv. Cela ne supporte ni la contestation ni le doute. Si l'on se réfère à leurs communications, seule la forme compte ; pas le fond. Pour asseoir leur pouvoir, ils signent des accords avec les syndicats professionnels, qui, faut-il le rappeler, ne représentent qu'une minorité numérique dans la profession de l'hôtellerie et de la restauration, et encore moins d'adeptes. En fait, ces organisations professionnelles ne représentent qu'elles-mêmes.


Arrangements en chambre close

La raison expliquée de ces échanges en chambre close est que le gouvernement ne peut publiquement négocier et ne peut s'adresser qu'à ces entités. Sinon, ce serait trop compliqué pour lui. C'est bien sûr faux. Il suffit de vouloir faire autrement. Les grands chefs étoilés (pourtant, le haut de gamme ne pèse que 3 % de la restauration française) et les lobbies (grands groupes de tourisme, grandes chaînes d'hôtels et de restauration,…) sont également entendus et souvent écoutés. Mais non officiellement, il s'entend. Un ministre ou un homme politique au pouvoir ne voudrait pas que l'on sache qu'il rend service à des puissants du monde économique.

Pourtant, beaucoup des réformes récentes dans le tourisme et la restauration ont été ajustées pour essentiellement satisfaire ces lobbyistes et pas l'ensemble du secteur, qui se compose principalement de micro-entreprises indépendantes.

Nulle autre organisation n'a droit au chapitre et ce qu'elle a à dire n'est pas pris en compte, sinon par détournement : en récupérant ses propositions et idées, sans associer leurs auteurs. Au Comité, nous en sommes victimes tous les jours. Il ne faut pas chercher plus loin la raison pour laquelle les dernières réformes dans la restauration et l'hôtellerie ont quasiment toutes été des fiascos ou s'apprêtent à le devenir.

Les petits arrangements entre amis limitent la sphère d'influence à des "happy fews" qui s'engagent au nom de tout un secteur, tandis qu'ils n'ont aucun moyen d'être suivis par ceux qu'ils sont censés représenter, pour qui ils signent abusivement des engagements, jamais tenus. Si au contraire, tous ceux qui ont des propositions réfléchies et argumentées à transmettre et à partager étaient rencontrés et si leurs analyses et propositions étaient prises en compte, les réformes seraient autrement plus réalistes et efficaces.  

En somme, le gouvernement est sourd, aveugle et plus largement fermé à toute discussion avec qui que ce soit qui ne soit pas à la tête d'un syndicat professionnel. Même insignifiant. Pourquoi cet autisme de nos gouvernants ? C'est plus simple, cela leur permet de dire "nous avons concerté la profession" pour qu'on leur fiche la paix.

Et quand leurs interlocuteurs syndicaux sont incompétents et inconsistants, cela permet aux pouvoirs publics de les rouler dans la farine avec autant de facilité. Pour cela, il suffit de pondre des réglementations qui rapportent de l'argent aux syndicats de patrons — comme ce fut le cas en hôtellerie et en restauration — et de décorer à l'envi les présidents fédéraux de jolies médailles suspendues à des rubans aux couleurs vives. Ce n'est pas plus difficile pour un ministre en charge du tourisme d'obtenir une allégeance totale de la part des syndicats hôteliers et qu'ils rangent leur armes au fond de la cave.

Pendant ce temps, face à la légèreté des uns, la profession soufre. Et ses professionnels trouvent non seulement que les pouvoirs publics et leurs syndicats ne font rien pour eux, mais paraissent plutôt tout faire contre eux. CQFD.

Est-ce là un point de vue cynique ? Oui, bien sûr. Mais en même temps, c'est très proche de la réalité. Et au final, qui est le plus cynique dans toutes ces affaires ?

Quant aux autres, ceux qui ont des choses utiles à dire, les associations et professionnels en rébellion, voire les associations de consommateurs, nos gouvernants préfèrent les éviter, les ignorer et les prendre pour quantité négligeable.

Comment alors s'étonner que les réactions des premiers en deviennent virulentes contre le pouvoir en place et contre tous ceux qui le soutiennent ? En somme, comment pour les élus se faire des ennemis à bon compte. On ne prend jamais gratuitement des responsables en grippe. Il y a toujours à la base une expression de mépris ou un refus de considérer l'autre qui mettent le feu aux poudres. Il ne faut pas s'étonner qu'en maltraitant son chien, il finisse par mordre.    

Et du coup, que dire de l'action musclée d'un Xavier Denamur (photo), avec son film "La République de la Malbouffe" et ses "Vrais Etats généraux de la restauration", qui fait d'une certaine manière sur la restauration ce que le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie Française fait sur l'hôtellerie et le tourisme, qui médiatise tous azimuts son message ?

Comme pour le Comité, il rencontre un grand nombre de soutiens auprès du public, des médias et de beaucoup de professionnels, qui en ont assez de subir les mensonges à répétition et désastreux des pouvoirs en place. Comme pour le Comité, les pouvoirs publics lui opposent une fin de non recevoir, le dédaignent et n'ont aucunement envie de le recevoir.


La stratégie de l'autruche et les erreurs d'appréciation

Les syndicats de restaurateurs font de même en pensant naïvement que l'inviter à exprimer ses idées serait leur donner de l'importance, à ses idées et au personnage. Quelle prétention, quelle vanité ! Comme s'ils étaient au dessus d'un mouvement de fond que remue Xavier Denamur. Ils ne savent probablement pas que plus rien ne pourra arrêter cette vague de prises de conscience, car elle est justifiée par le besoin de transparence et d'honnêteté. Mais aussi d'une envie de retour vers la justice où les bons professionnels sont clairement pollués et empêchés par les tricheurs, si bien favorisés par la réglementation.

C'est comme si ces patrons de syndicats pensaient qu'il ne s'agirait que d'un feu de paille sans importance, lié à une seule personne et que très vite tout cela serait aussitôt oublié. Erreur d'appréciation.

Pourtant, comme pour l'action du Comité, le "feu de paille" supposé brûle depuis quelques années et ne manque ni de combustible, ni de comburant. Xavier Denamur touche là du doigt des problèmes de fond et ose les exprimer, à sa façon. Comme nous publions notre Livre Blanc de la Modernisation Hôtelière et Touristique, lui édite un film documentaire explicite : "La République de la Malbouffe". A chacun sa méthode et ses outils.

Pendant que les syndicats des CHR et leur ministre du tutelle sablent le champagne et dégustent leurs petits fours, Xavier Denamur s'agite et explique à qui veut l'entendre — et ils sont nombreux, notamment dans les médias —, comment la restauration mérite mieux et comment ceux qui la représentent, tout comme les pouvoirs publics, ne lui rendent pas service. L'image déplorable de la restauration et des restaurateurs, ce n'est pas Xavier Denamur qui en est la cause. Ce sont les syndicats patronaux hôteliers et ceux qui ont initiés les Etats généraux de la restauration, que d'aucun reconnaît aujourd'hui (il était temps) comme une duperie suprême. Un trompe-couillon.

La désinformation et l'autosatisfaction, c'est chez eux qu'on les trouve. Le mépris des salariés des CHR, c'est eux aussi, tout comme l'abus d'aides par l'Etat. L'appauvrissement de l'offre, et le rejet des clientèles et du consumérisme, c'est encore eux.

Tout cela nous rappelle encore une fois l'action du Comité, qui vit depuis 6 ans ce que vit Xavier Denamur face aux lobbies, aux allures parfois teintées de couleurs mafieuses. Lui comme nous bénéficie d'une forte sympathie généralisée venant d'une majorité de professionnels et rencontre un dédain forcené provenant d'une poignée de dirigeants syndicaux patronaux et du gouvernement. Comme lui, nous ne recevons aucune réponse à nos courriers aux différents ministres. Notre Lettre ouverte à Frédéric Lefebvre est restée lettre morte. Mais pas pour tous ceux qu'elle a interpelés. Pourtant, elle alerte sur le risque démontré de la disparition prochaine de plus de 4.000 hôtels indépendants, souvent de charme et familiaux.

Le Ministre s'en fiche. Pour lui, ni Xavier Denamur, ni nous, ne compterions assez de sympathisants pour représenter une menace. Autre erreur d'appréciation.


Actions militantes nécessaires

Nos idées font pourtant avancer les choses et nos coups de gueule par presse interposée font réfléchir. Sénèque disait que "l’important n’est pas de plaire, mais de faire réfléchir". Cette campagne de Xavier Denamur, comme la nôtre, est surtout un contrepied face à tout ce qui entoure les accointances entre amis, les idées reçues, la désinformation, le corporatisme ambiant et la pensée unique. Sans parler de la censure. Il suffit de voir dans son film "La République de la Malbouffe" avec quelle arrogance Christine Lagarde, alors Ministre des Finances ou encore André Daguin, alors Président fédéral de l'Umih, le traitent et le toisent de leur air condescendant.   

C’est un acte démocratique et républicain de laisser Xavier Denamur s’exprimer, sachant que beaucoup pensent comme lui. Tandis que quelques autres, ceux qui croient — sans rire — tenir les rennes de la profession et se l'être appropriée, aimeraient qu’il se taise. Ceux-là, ne les laissons pas étouffer la liberté d’expression et combattons leur sotte et vilaine tentation d'hégémonie.

Depuis que j'ai fondé le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie Française, si j'ai rencontré presque tous les ministres en charge du tourisme, c'était presque toujours à ma demande. Sauf le dernier, l'actuel, qui a refusé de me recevoir et d'écouter ce que nous avions à dire. Seul Renaud Dutreil, alors ministre des PME en 2007, avait souhaité me rencontrer à sa propre demande. En préambule de notre entretien, il m'a dit "je me suis renseigné sur ce que vous faites et j'aime bien vos idées et votre approche, que je trouve courageuses. C'est pourquoi j'ai souhaité vous rencontrer".

Hélas, Renaud Dutreil n'est plus en politique et son ouverture d'esprit n'a jamais été suivie par d'autres de nos gouvernants, qui nous voient, Xavier Denamur et moi, comme des empêcheurs de tourner en rond et finalement comme des ennemis. Il leur faut apparemment uniquement des petits soldats bien obéissants, ainsi qu'une cour obséquieuse et servile.

Ainsi souvent, même les hommes politiques se trompent d'ennemis, alors que nous, nous aimerions être leurs alliés — sans arrière pensée politique — pour défendre la profession et ses clientèles.

Haut de page