Stratégie touristique de la France. Où ça une stratégie touristique ?

21 novembre 2011


Depuis ces dernières années, 2006 exactement, la tendance est aux réformes de tout poil dans le tourisme. Mais, on attend leur efficacité et surtout une stratégie touristique pour la France.

Le réformisme a pris nos derniers Ministres en charge du tourisme comme on prend le train. Voilà une sorte de virus sûrement transmise par leur Président de la République. Une mauvaise grippe qui dure.

Certes, le secteur touristique français baignait dans un mou laxisme depuis ces dernières décennies. Mais était-ce la peine de tout "pondre" pour y remédier en si peu de temps ? Plan de modernisation, taxes nouvelles, TVA, réglementation incendie, permis d'exploiter, classement hôtelier, contrat d'avenir, Maître restaurateur, Fête de la gastronomie, etc. (longue liste). On ne peut plus suivre. De quoi occuper les longues soirées d'hiver en lectures souvent aussi indigestes qu'inintéressantes. Cela s'ajoute aux autres sujets qui étaient déjà en cours : accessibilité, label Qualité tourisme,…

Ne soyons pas trop sévère. Tout n'est pas une mauvaise idée. Encore aurait-il fallu que toutes ces réformes soient des réussites. Mais, …non. Quasiment aucune ne l'est. Ou si peu. Cherchez bien. Tout a été élaboré dans la précipitation, dans l'instantané, pour produire à bon compte de l'effet d'annonce ministériel, sans connaître le tourisme et ses contraintes, sans mesurer les conséquences des décisions prises à l'emporte-pièce. On gère au jour le jour. La taxe sur l'hôtellerie dite de luxe est un exemple parmi tant d'autres qui illustre les pratiques en cours, sans vision, dans l'immédiateté, sans réalisme et sans stratégie. Elle est annoncée en septembre 2011, votée puis heureusement retirée deux mois plus tard, sous la pression du groupe Accor. Le gouvernement plie sans sourciller devant l'adversité histoire de ne pas déplaire en cette période pré-électorale. Ne pas déplaire ne conduit pas forcément à plaire…

La conséquence de tout cela ? Des réglementations et décrets inapplicables, une résistance forcenée des professionnels qui n'en peuvent plus, des investissements non productifs (qui ne peuvent générer de chiffre d'affaires) au moment où les Pme/Tpe du tourisme ont la tête économiquement sous l'eau, un galimatias de discours et de décisions contradictoires,… des tas de choses qui ne servent à rien ni à personne. De la politique de bricolage. Et la plupart du temps, les lobbies ont le dernier mots pour servir leurs intérêts particuliers et non ceux de l'ensemble du secteur. C'est classique, mais c'est rageant, épuisant, navrant.

 

Plus largement, les réformes de nos gouvernants sont des échecs :

• Classement hôtelier : une usine à gaz transformée en fiasco très prévisible (moins de 2.500 classés à ce jour, seulement. 2 ans après son lancement), sans crédibilité et sans prise en compte des consommateurs et de leurs attentes. Ses faibles exigences ont permis à ce jour à la moitié des classés de demander 1 étoile supplémentaire par rapport à leur ancien classement, sans aucun effort significatif pour améliorer leur prestation et avec l'idée de faire monter leurs prix. Des hôtels minables ont même été nouvellement classés.

• Sécurité incendie : certes utile et justifiée, mais inintelligible avec des obligations disproportionnées, interprétables selon les commissions de sécurité et donc inutilement coûteuses.

• Accessibilité : très chère elle aussi, qui au nom de la compréhensible "égalité des droits et des chances", représente potentiellement une exagération arbitraire, ainsi que des investissements improductifs, tandis que seulement 0,3 % de la clientèle hôtelière en est concernée.

• Label Qualité tourisme : un échouage également. Pas connu du public et peu d'inscrits. Normal, puisque ses contraintes sont ridiculement minimalistes et sans lien avec ce que peuvent espérer les consommateurs. Il n'a pas réussi à faire supprimer (c'était son objectif) la double centaine de labels de qualité de toutes sortes qui existent dans les régions et les destinations. Au contraire, il n'y en jamais eu autant.

• Contrat d'avenir en restauration : un marché de dupes qui n'a pas fonctionné, car sans obligation, et n'a donc pas tenu ses promesses. Les syndicats de restaurateurs ont pris des engagements qu'ils savaient ne pas pouvoir faire respecter par les professionnels. Ils ont donc menti par omission.

• Prime dite Sarkozy : supprimée depuis la baisse de la TVA, elle avait été versée en privilégiant un secteur d'activité au détriment d'autres et a favorisé un Smic généralisé (4 salariés sur 10, soit le plus fort taux de smicards de tous les secteurs économiques). Cela n'améliorait pas l'image de la profession auprès des jeunes et n'encourageait pas les vocations.

• Taxe hôtelière sur les chambres de plus de 200 € : finalement morte née. Une injustice dès lors où elle n'aurait été appliquée que sur l'hôtellerie et pas sur les autres formes d'hébergement touristique. Mais elle a fait couler beaucoup d'encre pour rien, car elle concernait environ 15 % des hôtels seulement et 70 % des clients qui l'auraient payée auraient été étrangers. Mais, il y avait là une question de principe pour au final ne pas gagner beaucoup dans les caisses de l'Etat.

• Plan de modernisation : encore un ratage complet, qui n'aide en rien à la modernisation de la restauration et de l'hôtellerie, avec des aides financières par Oséo inaccessibles au commun des professionnels. Est-il besoin de détailler davantage ?

• La TVA qui passe de 19,6 % en restauration à 5,5 %, puis remonte à 7 %, y compris sur les hébergements. Que n'a-t-on dit d'inexact sur ses conséquences : que les prix auraient baissé significativement, que des emplois auraient été créés massivement, que la TVA diminuée aurait fait accourir les clients… même si momentanément, la baisse de la TVA a permis de sauver des micro-entreprises et d'enrichir les grandes.

• La distinction palace : un scandale, une boufonnerie quasiment risible, avec son improbable jury, ses normes sans commune mesure avec une hôtellerie d'exception et sa prétention de décider à la place des (vrais) clients qui est palace et qui ne l'est pas. Cela reste anecdotique, mais explicite des mauvaises pratiques.

• Le permis d'exploiter en restauration : justifié dans son projet, mais qui ne garantit pas d'obtenir de bons professionnels. Et surtout, il a permis aux syndicats hôteliers de gagner beaucoup d'argent via la formation jusqu'à ce qu'ils en perdent le monopole. Mais cette loi a été faite pour eux — un beau cadeau — et les aide à remplir leurs caisses.

• L'information sur les cartes des restaurants (pour indiquer si les plats sont fabriqués ou pas sur place avec des produits bruts) : indispensable. Mais si la transparence envers les consommateurs s'impose, est-ce bien le bon moment pour lancer précipitamment ces nouvelles directives, sans qu'une réflexion de fond n'ait été lancée sur le métier ? Car il faut travailler sérieusement sur la pénurie de main d'œuvre et aller plus loin encore en valorisant l'appellation "Maison", voire celle de "Restaurant". L'enjeu est aussi de protéger tous ces professionnels qui sont de vrais restaurateurs et pas des réchauffeurs de plats industriels.

• Maître Restaurateur : noble dans ses intentions, mais un autre fiasco, avec un nombre très réduit d'affiliés (environ 1.500 ou 1.700 selon les sources), qui ne parvient pas à grossir et à être connu du public.

Etc.

Face à ces ajouts (liste non exhaustive), l'on a seulement supprimé les CDEC en hôtellerie et les CDAT, ce qui n'était probablement par la meilleure des choses à faire pour le tourisme.


Zéro stratégie touristique

Le plus préoccupant est que ces nouveautés cachent l'essentiel et sont lancées pour cela : l'absence de stratégie touristique française.

La France, qui se félicite année après année d'être la "Première destination touristique mondiale" (tandis que les calculs pour le démontrer sont faux), n'a pas à se glorifier de son action touristique ni de sa stratégie dans ce domaine. Il n'y en a pas. Son Ministère en charge du tourisme, devenu un Secrétariat d'Etat avec de nombreux autres portefeuilles et malgré cela assis sur un strapontin du gouvernement, n'a que peu de moyens humains et de budget à consacrer au tourisme.

Car cette annonce de la France, leader mondial touristique, ne rend pas service. Elle endort et fait croire que crise économique ou pas, investissements ou pas, tout fonctionne à merveille et qu'il n'y aurait rien à faire.

Nous avons également la particularité de détenir un millefeuille d'organisations touristiques entre les CRT, CDT, Offices de tourisme, Atout France, mais aussi avec des administrations et collectivités qui interfèrent directement dans le secteur touristique : régions, départements, communautés d'agglomérations et de communes, cantons, communes, stations balnéaires et de montagnes, etc. Ce sont autant d'élus qui siègent dans ces collectivités, dont la majorité ne sont pas des experts du tourisme, voire y sont totalement incompétents, avec cependant des pouvoirs de décision sur le sujet.

Toutes ces organisations travaillent le plus souvent dans leur coin, sans synergie (ou si peu), sans regroupements opérationnels, avec des limitations d'interventions par découpages administratifs (départements, par exemple) qui n'ont souvent rien à voir avec les pays touristiques tels qu'ils peuvent être compris par le grand public et les touristes. Additionner leurs budgets, souvent si mal utilisés car si éparpillés, pourrait être une solution pour donner à la France davantage de moyens. 

Notre stratégie touristique nationale se résume à pas grand chose, tant le secteur est atomisé et sujet à de nombreuses querelles de clochers. C'est généralement le Ministre en charge du tourisme qui donne l'impulsion en communiquant. Mais là s'arrête le jeu. La plupart des réformes parues depuis ces dernières années ont été des fiascos, comme indiqué ci-dessus, ou se préparent à le devenir.

Alors pour contrecarrer ce mauvais sort du tourisme français, le Ministère en charge du tourisme et Atout France annoncent vouloir prendre le taureau par les cornes. "Notre pays est toujours le premier en termes de fréquentation, (...) mais le vrai enjeu, c'est le chiffre d'affaires", a déclaré Frédéric Lefebvre (Secrétaire d'Etat en charge du tourisme) lors d'une conférence de presse au consulat général de France à New York, en juillet 2011, selon le journal Les Echos. Sur ce plan, "nous sommes loin derrière les Etats-Unis et nous avons perdu la première place en Europe au profit de l'Espagne", a-t-il ajouté. Comment parviendront-ils à gagner ce pari ? On ne le sait pas, hormis par l'annonce de la création d'un site "Rendez-Vous en France" et d'une application pour mobiles, selon ce qui a été déclaré par les intéressés. On croit rêver. Et puis, en quoi est-il si important d'avoir la première place ?

Atout France qui est censé regrouper les bonnes volontés et les énergies de tous bords, n'y parvient non seulement pas, mais se présente aujourd'hui comme un bras armé politique, se détournant de sa mission principale. C'est également une coquille vide, qui se couvre d'un drap de satin pour cacher sa misère. Il passe surtout son temps à rechercher des financements, auprès de l'Etat, qui en donne moins, des collectivités et de ses adhérents. De toute façon, l'agence de développement du tourisme français n'a que peu de moyens et l'on n'est pas sûr qu'il sache réellement les utiliser convenablement. Et pourquoi ne réalise-t-on pas un audit d'Atout France pour mesurer sa vraie efficacité et utilité ? Les rapports parlementaires sur le sujet ne semblent ni fiables, ni objectifs. Ils sont comme dictés.

Sans compter que les professionnels du tourisme (mais aussi les collectivités) naviguent à l'aveuglette. Avec leur bâton blanc, ils ont pour s'orienter, peu d'études utilisables, peu ou pas d'outils statistiques fiables et une mauvaise information sur ce qu'est le tourisme et sur la façon de le développer intelligemment et de façon raisonnée.

En résumé, notre stratégie touristique nationale s'appuie sur : des effets d'annonces, une absence de baromètres conjoncturels et d'études fiables (et non truquées), des réformes mal ficelées ou ratées, une dispersion des moyens, peu d'actions cohérentes de promotion, des engagements inefficaces, une non performance dans l'action touristique, …et des incantations. Mais, comme la France est un pays touristique naturellement attirant et bourré de points forts, ces carences et faiblesses de notre action touristique se voient moins, voire pas du tout de prime abord. Tant mieux pour ceux qui sont censés la conduire, car ils ne sont alors jamais mis en cause.

Personne ne semble aujourd'hui capable de remodeler cet ensemble et de moderniser notre offre touristique et nos méthodes. Ou même d'en avoir simplement la volonté sincère. Quant à la stratégie touristique de la France, il vaut mieux l'oublier.


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