Taxe hôtelière : Alliance 46.2 joue au prestidigitateur

Les dernières inventions de l’Assemblée nationale portant sur une hausse des taxes de séjour et la création d’une taxe spéciale sur les nuitées touristiques en Ile-de-France ont agacé pas mal de monde dans la branche hôtelière. Et on les comprend. Nous avons nous-même publié un article point de vue sur ce thème. (voir l'article)

Parmi les énervés contre cette surtaxation surprise, on trouve le tout fraîchement constitué « Alliance 46.2 », club atypique, inédit et très sélect, qui regroupe presque une vingtaine de grands groupes liés de près ou de loin au tourisme (*). Pour contester cette décision fiscale des députés, Alliance 46.2 a évidemment publié une étude « Quel impact sur le tourisme et sur l’emploi ».

Il prétend démontrer les effets néfastes de cette taxe francilienne sur l’économie hôtelière et touristique, et par ricochet la mauvaise affaire pour l’Etat. Le groupement est donc passé d’un statut de gentil Think tank comme il se présentait à sa création, à celui d'un lobbyiste mordant défendant les intérêts de ses cotisants.

Effectivement, quoi de mieux qu’une étude documentée pour défendre une cause, plutôt que les vaines menaces, approximations et incantations auxquelles les syndicats hôteliers nous ont tant habitués pour faire parler d’eux.

Le problème est qu’Alliance 46.2 nous a fait un numéro de prestidigitateur auquel il semble croire lui-même. Déjà, il a confié l’étude à MKG Hospitality, adepte du tarot et du marc de café, ce qui oblige d’emblée à se méfier de son contenu avant même de l’avoir lu, connaissant les méthodes de ce cabinet dirigé par Georges Panayotis. L’Express et Le Figaro lui ont d’ailleurs fait honneur, repris par un article explicatif du Comité, pour rappeler selon ces journaux d'investigation qu’il avait des pratiques trop belles pour être honnêtes : fraude fiscale, Légion d’honneur "acquise" dans des conditions litigieuses auprès d'un homme politique infuent, condamnation par la justice pour abus de biens sociaux,… Sa proximité avec le groupe Accor, membre d’Alliance 46.2, et les dossiers très arrangeants qu’il fournit laissent deviner le reste…

Et on a eu raison de rester perplexes en découvrant le rapport fourni par MKG à Alliance 46.2, qui semble l’avoir avalé sans se pincer le nez, comme une bonne soupe à la truffe et au homard.

Déversement d’approximations

Que lit-on dans ce grimoire aussi trouble que les urines d'un cycliste du Tour de France ?

1) - que la pression fiscale est élevée en France et que ce n’est pas bien. Mais ça, on le savait déjà depuis plus de 20 ans, même s’il est toujours bon de s’en souvenir. Sauf que la réalité des chiffres fournis pour le démontrer n’est pas très assurée.

2) - que par de très alambiquées équations et formules pseudo-scientifico-savantes à la sauce MKG, éclairé par sa boule de cristal, — Ln (CV) – a1Ln(Px) + a2Ln(PIB) + … + € — (défense de rire), se basant sur une notion hypothétique « d’élasticité-prix de la demande » et sans oublier la « transformation logarithmique des variables explicatives »,… donc que « les taxations de l’ordre de 2 € par nuitée en Ile-de-France feraient perdre à la vente 671.000 chambres annuellement ». Bref, ils voulaient dire qu’augmenter les coûts d’hébergement de 2 € par personne (montant moyen de la taxe envisagée au moment de l'étude) ferait fuir les clients et que cela ferait très mal. Ce serait donc une perte sèche « de 40 millions d’euros pour les hébergements (hôtellerie et résidences de tourisme) auxquels viennent s’ajouter les dépenses non réalisées en restauration, en loisirs, le shopping et les transports (par la fuite de clients) », insiste le rapport, qui du coup fait plaisir à la tous les adhérents d’Alliance 46.2 dans leur diversité.

3) - que ce désastre économique annoncé fera perdre en corollaire « plus de 1.300 emplois (détruits ou non créés) du fait de la simple adoption de cette taxe régionale et ce, pour la seule région Ile-de-France et pour une taxe de seulement 2 € par nuitée ». Et pourquoi pas 2.000, 5.000 ou 12.000 emplois tués, puisqu’on est ici dans l’inflation du n’importe quoi et dans les tours de passe-passe façon Medef ? On en frissonne.

Au final, « la taxe supplémentaire de 2 € par nuitée induirait plus de 82 millions d’euros de dépenses non consommées par la clientèle touristique », se fendent nos experts qui ne doutent décidément de rien. Fichtre ! Heureusement que les intellectuels de MKG sont venus à la rescousse pour nous expliquer tout cela avec leurs jolis tableaux colorés.

Noyer le lecteur dans des chiffres sans queue ni tête, puis l’enfumer pour mieux l’étourdir et annihiler son sens critique, on n’a encore rien trouvé de mieux depuis Cro-Magnon.

Bon, personne ne verra étrangement rien à redire au fait que MKG s’appuie comme à son habitude sur les chiffres des chaînes hôtelières intégrées (qu’il reçoit gratuitement tous les mois par les groupes hôteliers) et extrapole ses divinations sur cette base. Sauf qu’elles représentent 32 % des hôtels en Ile-de-France et ont des résultats d’activités très différents et peu comparables avec ceux des indépendants.

Certes, ces amendements parfaitement absurdes votés par les députés ignorant le fonctionnement du tourisme sont bel et bien insupportables. D’autant que cela s’ajoute à une montagne de contraintes réglementaires nouvelles qui elles-mêmes se juxtaposent aux précédentes. Les hôteliers y font face depuis ces dernières années (lire notre Livre Blanc de la Modernisation Hôtelière et Touristique) au détriment de leur rentabilité et de leur capacité à réinvestir.

Mais, quitte à développer une argumentation pour dénoncer la bêtise de cette décision des législateurs, autant qu’elle soit sérieuse et indémontable. Ou du moins professionnelle. Or, quoi qu'on y fasse, cette « étude » a une forte odeur de complaisance et veut clairement faire prendre les vessies pour des lanternes.

Un plaidoyer pas convaincant

En premier, si les clients ont le prix pour premier critère de sélection d’un hébergement touristique, c’est bien l’intérêt de la destination qui les fait décider de s’y rendre ou pas. L’étude tricotée par MKG affirme que « (la) perte peut s’effectuer par un déplacement de la clientèle soit vers d’autres destinations, soit vers l’économie souterraine ». Ah bon ?

- Qui peut croire un instant — y compris un député ignorant tout du tourisme — qu’un touriste étranger renoncera à se rendre à Paris (avec ses cabarets, sa Tour Eiffel, son « gai Parissss », ses monuments et même Disneyland) dont il rêve peut-être depuis des années, juste parce qu’il aura à payer 2 € de taxe par nuitée ?

- Qui peut imaginer qu’un homme d’affaires ne viendra pas en région parisienne pour son travail pour la même raison ? Même chose pour des séminaires et congrès.

Le dossier de MKG avance que la hausse de la TVA passant en janvier 2014 de 7 % à 10 % n’a pas pu être complètement répercutée par les hôteliers dans les prix des chambres. Pourtant c'est le même qui déclarait péremptoirement en décembre 2013, via une de ses improbables enquêtes dont il a le secret que « 89 % des hôteliers français ont l’intention de répercuter la hausse annoncée de TVA sur leurs tarifs de vente TTC (applicables en janvier 2014) ». L’oracle se montre toujours aussi bon prévisionniste même à très court terme. Passons.

On comprend donc, selon MKG, que la perception supplémentaire de 2 € par nuitée en Ile-de-France serait un problème pour les clients.

Pourtant cela ne semble bizarrement plus du tout être un souci lorsque les hôtels du groupe Accor, membre d’Alliance 46.2, font varier facilement les prix de leurs chambres dans leurs établissements parisiens de 50 %, voire les tripler (!), selon les bons principes du yield management. Ainsi trouve-t-on par exemple le Mercure Gare de Lyon à Paris qui propose la même chambre de 175 € à 285 € selon la période. Même chose pour l’Ibis gare Montparnasse de 105 € à 160 € la chambre/nuit ou encore l’Ibis Tour Montparnasse de 89 € à 165 €. On y a même vu le tarif affiché à l'entrée de l'hôtel à 300 € le 24 septembre 2014 ! (voir photo ci-dessus).

La fameuse « élasticité-prix de la demande » ne serait-elle soudainement plus concernée ou serait-elle juste valable quand cela arrange les intéressés ? Pour Alliance 46.2/MKG, ajouter 2 € par personne au bas d’une note d’hôtel ferait fuir les clients comme l’agneau devant le loup ; mais, a contrario, rehausser ses prix de chambres, d’un jour à l’autre, de 30 €, 50 € ou 200 € et plus n’y ferait rien ? Des vessies pour des lanternes, on vous dit...

Un impact sans effet

Plus largement, l’Ile-de-France a accueilli pratiquement autant de nuitées hôtelières en 2008 qu'en 2013 (respectivement 66,2 et 67,4 millions) pour un taux d’occupation moyen global quasiment identique : 74 %. Pourtant, les prix moyen chambre ont augmenté de plus de 30 % sur ce laps de temps (sources Insee), la TVA a été modifiée deux fois et 3/4 des clients trouvent toujours l’hôtellerie trop chère selon les sondages réguliers réalisés par Coach Omnium.

Sans oublier qu’il n’y a pas eu de pertes d’emplois sur cette période dans le tourisme, que le prix du carnet de tickets de métro a été fortement alourdi (+ 20 % en 5 ans) tout comme celui des taxis, et que les additions des restaurants n’ont pas fait l’objet de révisions à la baisse. Au contraire.

Tous ces changements affectant directement ou indirectement le tourisme, alourdissant les dépenses des touristes ainsi que ces perceptions négatives par les voyageurs n’ont en rien modifié le niveau de la demande touristique en région parisienne, qui est stable et même en sensible amélioration depuis ces dernières années.

Tenant compte de cela, on ne voit pas comment un ajout de 2 € par nuitée modifierait en quoi que ce soit l'attractivité de la région parisienne, même si le Comité s'est déclaré farouchement opposé à cette taxe.

Et que dire de la taxe d’aéroport ? Elle ne cesse d’être relevée pour être à présent à 11,50 € par passager dans les aéroports de Paris. Cela n’a pourtant pas découragé le volume de passagers d’y passer de 87 millions en 2008 à 90,3 millions en 2013.

Bref, le choix d’Alliance 46.2 d’afficher la menace d’une fuite de clients touristiques, d’une chute économique et de la disparition d’emplois est un furieux plantage de stratégie, difficile à justifier. Car, encore faut-il savoir démontrer ces risques — s'ils existent vraiment, ce qui n’est pas du tout avéré — avec une méthode autrement moins critiquable et plus sincère qu’au travers de cette malheureuse "étude" publiée par Alliance 46.2 et son fournisseur MKG.

On pensait qu’avec des membres de ce club aussi professionnels et prestigieux, ce genre d’erreur ne viendrait jamais puisqu’on ne peut pas imaginer qu’il y aurait là de la naïveté. Espérons juste que cette farce n’a rien coûté à Alliance 46.2, …sinon le prix du silence.  


Pourquoi une telle publication pose-t-elle un problème ?

Tout rapport et étude bidon, toute désinformation, toute contrevérité notable créent à la fois de la confusion et surtout, contribuent un peu plus à retirer de la crédibilité au secteur du tourisme et de l'hôtellerie, qui n'en a pas vraiment besoin. Ce discrédit encourage alors la parution de nouvelles réglementations stupides et coûteuses, rend difficile l'accès aux emprunts et aux financements et donne une mauvaise image de la profession auprès du grand public et des médias préjudiciable à son activité.


(*) Accor, Aéroports de Paris, APST, BNP Paribas, Caisse des Dépôts et Consignations, Cityvision, Club Méditerranée, Compagnie des Alpes, Elior, Euro Disney, Galeries Lafayette, GL Events, Groupe Flo, Kering, Lagardère Services, Groupe Lucien Barrière, Groupe Pierre & Vacances-Center Parcs, SNCF et Viparis (source Alliance 46.2).

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