Tourisme : « les politiques n’ont aucun intérêt à ce que les statistiques soient fiables ».

2 septembre 2014 - Interview à paraître dans Capital

Entretien avec Mark Watkins, président du Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie et du Tourisme Français et consultant spécialisé dans le tourisme.

Vous dénoncez les chiffres officiels du tourisme et vous dites que la France ne serait pas la première destination touristique mondiale. Sur quoi vous basez-vous ?

Mark Watkins : Ma première contestation date de 2006 où ce même constat était identique. Je me base sur une analyse toute simple de la méthodologie qui amène les services ministériels à conclure que la France aurait reçu 84,7 millions d’arrivées touristiques étrangères en 2013. Ils déclarent interroger 80.000 touristes étrangers. Mais, si ce type d’enquête peut permettre de connaître qualitativement les comportements d’achats des visiteurs, cela ne permet en rien d’estimer que 84,7 millions de touristes auraient été reçus chez nous, ni même 70 ou 50. Ce serait comme si vous interrogiez 10 clients d’un magasin et que vous en concluiez qu’il a 10.000 clients. C’est impossible. Cette étude est complétée par l’enquête que l’Insee réalise auprès d’un échantillon d’hébergeurs touristiques marchands (hôtels, campings, résidences de tourisme) selon un système déclaratif. Cela pose le problème de la fiabilité des réponses car ces derniers ne tiennent que peu ou mal leurs statistiques, quand ils acceptent de les communiquer de manière complète. De plus, il manque tous les hébergeurs non marchands qui accueillent des touristes étrangers et les locations payantes, sans parler des échanges d’appartements/maisons qui prennent une dimension majeure. Bref, cette méthode d’estimation n’est pas juste et les chiffres officiels du tourisme sont par conséquent fatalement faux, comme écrits sur un coin de table. Il faut ajouter que le calcul de la dépense moyenne par visiteur étranger, si on s’en tient aux statistiques officielles, nous classe au 83e rang mondial, soit très loin de la première place en fréquentation et de la 3e en recettes touristiques auto-proclamées. Enfin tout le monde sait que l’on compte les touristes qui ne font que traverser la France pour se rendre dans de vraies destinations touristiques, ce que nous ne sommes que partiellement. Ils seraient de 15 à 20 %, voire davantage encore. Cela confirme bien qu’il y a un problème.

N’y a-t-il que les chiffres nationaux qui ne seraient pas justes ?

MW : Non, dans les régions il en va de même. Les enquêtes de conjoncture se font généralement en appelant les hébergeurs et parfois les restaurateurs, qui répondent avec approximation. On n’en sait pas davantage sur les touristes ni sur leur nombre. Quant aux baromètres fournis dans les régions par des cabinets privés, ils sont également fréquemment faux. Sur l’hôtellerie par exemple, ces cabinets n’ont les données d’activité que des chaînes (17 % des hôtels) mais prétendent qu’il s’agit de l’ensemble de l'hôtellerie, ce qui n’a rien à voir. Il arrive également que certains de ces cabinets trichent sur les échantillons en annonçant interroger plus de touristes ou de professionnels qu’ils ne le font réellement. Ces pratiques peu déontologiques ne semblent pas être un souci pour leurs clients parmi les agglomérations, les CDT et les CRT.

Vous affirmez que ces statistiques, que vous estimez erronées, posent un problème au tourisme. Mais, ne pourrait-on pas plutôt penser qu’il est flatteur d’annoncer que la France est la première destination mondiale ?

MW : Oui, cette annonce souriante une fois médiatisée peut attirer les touristes étrangers car le monde attire le monde… Mais les inconvénients sont bien plus grands que les avantages. Ce cocorico injustifié dit que crise ou pas crise, la France reste sans effort championne du monde, ce qui n’est pas plausible. Il nous fait nous endormir sur nos lauriers nous détournant de tout souci de formations, d’investissements et de promotion touristique. Tout le monde est bercé par ce chant victorieux qui gêne profondément la compréhension si nécessaire du tourisme par les médias, les élus, les investisseurs et même le grand public. Cela donne même l’idée aux députés de produire de nouvelles taxes puisque pour eux, influencés par ces communiqués, le tourisme va si bien. Ce n’est pas le cas. Sans un observatoire économique fiable et instructif pour le tourisme, il n’y a aucune stratégie et aucune prise en considération possibles de ce secteur pourtant si utile à la France sur le plan du commerce extérieur et des emplois.  

Pourquoi les politiques et les élus ne font-ils rien pour corriger cette situation ?

MW : Je pense que beaucoup ignorent tout de ce que j’évoque ici. On leur ment et on les embrume sur la réalité de la situation du tourisme français et sur son fonctionnement réel. Quant aux initiés parmi les élus nationaux et territoriaux, ils sont souvent contributeurs de la désinformation générale car il est bien arrangeant de produire des chiffres avantageux sans qu’aucun travail ne soit à faire sinon de les inventer ! Chacun se donne ensuite pour tâche de s’approprier ce succès. Les politiques n’ont en somme aucun intérêt à ce que la vérité soit dite et peuvent en toute tranquillité entretenir le flou qui existe sur l’économie du tourisme, à leur avantage. Cela permet également de ne jamais avoir à mesurer les retombées des actions de promotion et de communication, et donc de dépenser l’argent public comme on le souhaite, pas toujours avec efficacité. D’autant qu’il existe peu de contestataires face à ces statistiques inexactes et les rares qui les dénoncent sont peu audibles. Autant poursuivre ainsi dans une voie sans issue. Depuis que l’on en parle, on constate qu’il n’existe aucune volonté politique pour corriger le tir, sinon des discours — toujours les mêmes et toujours aussi inadaptés — pour expliquer toujours la même chose qui ne correspond pas à ce qu’il faudrait faire.

Que faudrait-il faire, justement ?

MW : Il faut bien entendu au tourisme français un observatoire économique fiable et indépendant pour aider concrètement les acteurs du tourisme — du secteur privé comme public — à travailler avec professionnalisme. Je ne suis pas le seul à le demander. Actuellement, nous voguons dans le brouillard, sans gouvernail, sans instruments de navigation, sans visibilité et avec des voiles trouées. Il n’y a même pas de capitaine à bord. Sauf qu’il y a au moins deux freins à cette absence d’outils, au-delà du manque de volonté politique. Le premier est que cela coûterait probablement trop cher car personne n’aime investir significativement dans l’observation et le renseignement. Le second, le plus évident, est qu’on ne sait pas comment faire pour évaluer le poids du tourisme et la consommation touristique ! Les touristes étrangers sont volatiles, diversifient leur comportement d’achat et changent constamment leurs habitudes dans toute leur consommation. 10 nuitées touristiques peuvent être réalisées par 1 client comme par 10. Pour tout apprendre sur eux et pouvoir calculer des statistiques utiles et utilisables, il faudrait pouvoir pister les touristes et presque leur fixer une puce électronique, ce qui est — heureusement — impossible et surtout non souhaitable sur le plan du respect de la personne. Cette méconnaissance est très handicapante et se révèle être un obstacle quasiment insurmontable dans l’état actuel de la circulation des touristes. Aussi, la France risque de continuer à donner du n’importe quoi dans ses chiffres et il faudra s’en contenter, avec le sourire aux lèvres.

Crédit photo : Gaël Rebel

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