Syndicats CHR : un sondage pour quoi faire ?
21 novembre 2011
Le journal L'Hôtellerie-Restauration a commandé un sondage à l'Ifop sur la notoriété et l'adhésion aux syndicats CHR. Les résultats de l'enquête ? Personne n'y croit : trop d'incohérences. Sauf ceux à qui cela fait plaisir : l'Umih.
Décidément, personne n'a envie de calme dans le monde des syndicats des CHR. On aime y jeter de l'huile sur le feu ! Sitôt qu'ils ont tous réussi à se fédérer face à la hausse de la TVA et à marcher vers le gouvernement comme un seul homme, c'est aujourd'hui le journal L'Hôtellerie-Restauration qui met le feu aux poudres. L'organe a pris sur lui de commander un sondage à l'Ifop "La notoriété et l’adhésion aux syndicats CHR". Le sondeur aurait interrogé 400 hôteliers, restaurateurs et cafetiers.
On y apprend — en résumé — qu'en termes de notoriété (part de personnes qui connaissent une marque, une entreprise, une personne), l'Umih casse la baraque avec 34 % de notoriété spontanée, selon l'Ifop. Le syndicat gagnerait même 16 points depuis le dernier sondage de 2005. A côté de lui, les autres ramassent des miettes et peuvent chercher leur Kleenex. Le Synhorcat, la Fagiht et la Cpih ne récoltent respectivement que …3 % de notoriété spontanée. Avec le même score pour tous ; il ne fallait pas faire de jaloux. A noter que sur cette question, 66 % des répondants ont donné des réponses de type NSP (Ne Sait Pas) ou "non suggérées".
Ce dernier élément n'est pas à négliger. Cela signifie que le sondeur aurait présenté (suggéré) des noms aux personnes interrogées. Il y a un hic. Dans une étude de ce type, la notoriété spontanée vient justement du contraire : on demande aux sondés de dire spontanément (comme cela leur vient immédiatement à l'esprit) ce qu'ils connaissent comme noms. On n'en suggère pas à ce stade. Présenter des noms est ce qu'on appelle un calcul de notoriété assistée (voir plus loin). Il y a par conséquent déjà un os dans la méthode, ce qui fait désordre.
Plus loin, il a été demandé dans le sondage aux 400 professionnels interrogés par téléphone à quel organisme professionnel ils sont adhérents. Ils seraient 32 % à l'Umih et de 1 à 3 % dans les autres syndicats. Le mammouth Umih écraserait tout et tous ? On s'étonne, comme pour la question de notoriété, de constater l'absence du GNC (Groupement National des Chaînes (hôtelières)), qui bien qu'affilié à l'Umih est un organisme à part que les hôteliers de chaînes auraient normalement dû citer (ils sont 3.000).
Un sondage peu crédible
Autant dire que les résultats de ce sondage ne sont tout simplement pas possibles. Que l'Umih soit le plus connu et ait le plus grand nombre d'adhérents, personne n'aurait l'idée de le contester. Mais, le reste laisse perplexe. D'abord le score du Synhorcat : 3 % des cafetiers, hôteliers et restaurateurs interrogés connaîtraient ce syndicat. Et pourtant, il existe depuis les années 1990 sous sa forme actuelle. Et surtout, son président, Didier Chenet, est omniprésent dans tous les médias depuis ces dernières années, et plus encore depuis le départ d'André Daguin de la présidence de l'Umih. Certes, il est fréquent qu'on ne cite que son nom dans les médias audiovisuels et pas celui de son syndicat. Il est probable aussi que "Synhorcat" ne soit pas facile à retenir. Mais, cela ne peut expliquer un score de notoriété aussi ridicule (3 %). Qui est de plus le même, que celui des autres challengers (Fagiht, Cpih), qui ont des noms tout aussi difficiles à mémoriser et sont pourtant largement plus en retrait du paysage médiatique que le Synhorcat, y compris sur Internet et les réseaux sociaux.
Donc, à moins que l'Ifop n'ait interwievé que des gens qui n'ont pas la TV, pas Internet, pas la radio et ne savent pas lire, on voit mal comment le Synhorcat aurait une notoriété aussi faible dans le secteur. D'autant, que son taux n'aurait pas bougé depuis 2005 (bloqué à 3 %), ce qui est impossible avec tout le battage médiatique qu'il fait depuis 2 à 3 ans.
A noter également que dans une enquête de notoriété, on réalise toujours l'étude en 2 phases : la notoriété spontanée et la notoriété assistée (on présente des noms et l'on demande si les gens les connaissent). Le total des deux (notoriété spontanée + notoriété assistée) est la notoriété globale. C'est elle qui est importante. Ici, la seconde partie — la phase assistée — n'aurait pas été faite. Où alors, L'Hôtellerie-Restauration aurait décidé de ne pas la montrer, car les taux de notoriété globale auraient obligatoirement été meilleurs pour tous les syndicats et l'écart infiniment moins important entre l'Umih et ses concurrents.
Quant aux nombres d'adhérents déclarés, le sondage crée là aussi de sérieux doutes. Le Synhorcat n'aurait que 3 % d'adhérents parmi les sondés. Pourtant, il est très implanté sur Paris et sa région. Si "la représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (taille de l’entreprise et secteur d’activité) après stratification par région", comme l'indique l'Ifop, cela signifie-t-il que ce dernier n'aurait trouvé que …12 affiliés au Synhorcat, parmi la dizaine de milliers de cafés, restaurants et hôtels qui sont sur la Capitale et ses alentours ? Certes, personne ne croit que le Synhorcat rassemble les 10.000 adhérents qu'il revendique. Mais entre ce chiffre fatalement exagéré et celui du sondage, il y a certainement une vérité à mi-chemin.
Un taux de satisfaction record ?
Enfin, 92 % des sondés seraient satisfaits de l'action de leur syndicat professionnel et 8 % pas satisfaits, à en croire ce sondage. Pourtant, ce n'est pas ce qu'on lit sur les forums de professionnels des CHR sur Internet, ce qu'on entend en les écoutant et en les rencontrant comme le fait toute l'année le Comité pour la Modernisation de l'Hôtellerie Française, qui a par ailleurs de nombreux patrons syndiqués parmi ses membres. Ils sont bien plus nombreux à se montrer dubitatifs et/ou mécontents du travail de leur syndicat, notamment après toutes les nouvelles réglementations qui s'imposent sur le secteur et les aventures autour de la TVA.
Bref, ce sondage, avec la meilleure volonté possible, on n'y croit pas. La méthodologie laisse pantois (dont seulement 400 cafetiers, restaurateurs et hôteliers interrogés sur près de 210.000 entreprises des CHR) et les résultats restitués paraissent peu crédibles.
Alors à qui profite le crime ? Après la tribune d'André Daguin que L'hôtellerie-Restauration s'est fait un plaisir de faire paraître en juillet 2011 "Chacun son tour (de garde), ou chacun sa tour (d’ivoire)", où il se moque du nombre trop important de syndicats de CHR et exhorte en filigrane à ce qu'il n'y en ait plus qu'un (devinez lequel ?), le journal remet ça avec cet étrange sondage, qui est supposé être juste et incontestable parce que c'est un sondeur connu qui l'a réalisé. Cela sent la manipulation (orienter les opinions), le favoritisme et le règlement de comptes à plein nez. Hélas, l'Umih ne peut pas refaire le coup du putsch sur ses confrères. Cela ne lui avait pas trop réussi quand il s'agissait de détrôner Christine Pujol lors et après le congrès de Nantes.
S'il y a probablement trop de syndicats professionnels dans le secteur, ce n'est pas tant leur diversité qui poserait un problème. Mais leurs divergences et la tendance à la cacophonie, parce que justement, les uns et les autres ne supportent pas les tentatives d'hégémonie de l'Umih. C'est également davantage l'inefficacité des deux leaders et la mauvaise image qu'ils donnent de la profession aux médias et au grand public qui est le plus préoccupant. Donc, tous se fédérer sous l'Umih n'est pas envisageable tant qu'il sera comme il est et tant qu'il abritera les chaînes hôtelières intégrées, via le GNC et surtout Accor.
La dernière question est de savoir à quel jeu joue le journal L'Hôtellerie-Restauration. Veut-il décider de tout et modeler le paysage syndical ? Et si oui, de quel droit ?
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